Les paradoxes d’À notre place
Entretien entre Anne-Françoise Benhamou et Stéphane Braunschweig, janvier 2026
Anne-Françoise-Benhamou – Est-ce que À notre place, qui met en scène trois femmes et leurs
liens, est une pièce sur l’amitié ?
Stéphane Braunschweig – Oui, mais d’une façon assez particulière, d’abord parce que les personnages n’ont pas le même âge, ce qui est un écart par rapport à ce thème ; et aussi parce que la pièce met en regard des « degrés d’amitié » différents : pour Astrid et Sara, il s’agit d’une amitié récente, en découverte ; pour Astrid et Eva, c’est une relation très intime et de longue date. Mais leur amitié vient de subir un gros à-coup, car Eva a brusquement eu besoin de faire un break. Lorsqu’elle revient, elle trouve Sara à sa place – son amitié avec Astrid est donc plutôt en reconstruction…
D’autre part, l’histoire implique aussi plusieurs autres personnages tout aussi importants pour ces femmes, qu’elles vont « jouer » les unes pour les autres. Elles font ainsi entrer en scène les trois hommes essentiels à leur vie : le fils pour l’une, le frère pour l’autre, le père pour la troisième. Leurs relations d’amitié sont ainsi à la fois traversées, perturbées, nourries, par des relations mère-fils, frère-sœur, père-fille… De ce point de vue-là, c’est tout autant – même si plus en creux – une pièce sur la famille… Comme si l’amitié venait compenser – ou faire résonner – ces histoires familiales qui sont tissées de manque, surtout pour Sara et Eva qui ont eu des parents défaillants ou disparus.
A.-F.B. – En revanche, ces trois amies ne se parlent presque jamais de relations amoureuses. Astrid a eu un enfant seule, toutes les relations d’Eva échouent, Sara est mariée, mais il n’y a plus d’amour dans son couple. Est-ce que ces amitiés intimes et intenses occupent la place vacante de l’amour ? Ou est-ce qu’au fond, Arne Lygre ne fait pas vraiment de distinction, car nous découvrons souvent dans ces relations quelque chose d’aussi passionnel, d’aussi éruptif, d’aussi épidermique, d’aussi sensible que dans une relation amoureuse ?
S.B. – Quand j’ai lu la pièce la première fois, je me suis tout de suite demandé s’il s’agissait d’amour entre ces trois femmes. J’ai interrogé l’auteur pour qui il s’agit bien d’amitié. Mais, c’est vrai que certains éléments font penser, tout érotisme mis à part, à des relations amoureuses : séduction, possessivité, rivalité, violence même. « On doit pouvoir être exigeant en amitié » est une phrase qui revient et qui recouvre des choses contradictoires : il peut s’agir d’une exigence aussi bien d’engagement que d’autonomie… et cette exigence a quelque chose de radical et d’absolu, comme en amour.
A.-F.B. – Les deux femmes plus jeunes, Sara et Eva, vivent dans une certaine solitude, qui s’accentue même au cours de la pièce lorsque Sara est quittée par son mari et qu’Eva s’éloigne de son père. Et on a l’impression que c’est aussi dans cette solitude qu’elles ont besoin d’Astrid.
S.B. – Oui. Mais Astrid aussi est en demande… Elle a l’air d’être « souveraine », comme dit Eva, indépendante donc, mais elle a besoin des gens. On a l’impression qu’elle trouve son identité dans le fait d’être utile aux autres, comme s’il y avait une sorte de vide intérieur qui a besoin de se remplir aussi des autres. D’ailleurs, comme toujours chez Arne Lygre, ces relations sont prises dans une tension ambivalente entre le besoin et la peur de l’autre – la peur de la perte de l’autonomie, la peur de se faire dévorer ou même de dévorer l’autre… Tout cela travaille les relations amoureuses dans d’autres pièces et on le retrouve ici dans l’amitié – comme si les frontières en effet n’étaient pas si claires.
A.-F.B. – Ces amitiés, qui sont représentées comme vitales pour les trois, implosent dans la deuxième partie de la pièce de façon inattendue et brutale. Étrangement, on a quand même l’impression que la pièce « finit bien »…
S.B. – Oui, paradoxalement, on a une sensation de libération. En mettant les deux autres dehors, hors de sa maison et hors de sa vie, Astrid se libère de quelque chose d’étouffant. Pour Sara et Eva, c’est aussi une sorte de libération : ça les soulage de leur rivalité, et ça ouvre la possibilité d’une nouvelle relation peut-être plus égalitaire, plus libre que celle qu’elles avaient avec Astrid. Comme souvent chez le dramaturge, cette rupture brutale comporte un optimisme, l’idée d’un redémarrage toujours possible, d’un changement salvateur, d’un élan de vie.
A.-F.B. – Cette résolution est surprenante aussi parce que la « solution » d’Astrid va à rebours de nos normes contemporaines : une femme de plus de 60 ans qui décide de changer de vie… en reprenant son fils adulte chez elle et en se débarrassant de ses amies. On serait plutôt censé avancer dans l’autre sens !
S.B. – Ce n’est pas vraiment un retour en arrière, puisque, pour redonner l’élan vital qui manque à son fils, elle l’installe dans le grand appartement, tandis qu’elle-même aménage au sous-sol. On peut aussi voir ça comme une transmission, un passage de relais ou l’ouverture d’une nouvelle période. Il y a deux choses qui différencient Astrid de ses amies : son âge et le fait qu’elle est mère. Et comme toujours chez Arne Lygre, ce qui est intéressant, c’est la façon dont les points de vue se confrontent, c’est-à-dire les rapports à l’existence, les rapports aux autres, les rapports à l’amitié, aux enfants, aux parents. Évidemment on peut prendre le point de vue de Sara, qui pense que le choix d’Astrid est sacrificiel, et qui est contre, mais on peut aussi prendre le point de vue d’Astrid et se dire qu’elle fait la chose à faire – et qu’ainsi elle se libère aussi, comme elle le dit, du regard des autres qui vient l’empêcher d’être elle-même.
A.-F.B. – Astrid est un personnage très « ancré » dans sa propre vie : elle a sa maison, sa mère dont elle est proche et qu’elle prend chez elle en fin de vie, son fils adulte qu’elle réinstalle chez elle. Les deux autres personnages sont beaucoup plus flottants, plus incertains. On peut rapporter ces différences à leurs cultures générationnelles, surtout entre Astrid et Eva, la plus jeune qui revendique le plus son autonomie. Mais on pourrait aussi voir dans la rencontre de ces personnages et dans leurs tensions, une image des aspirations contradictoires de notre vie contemporaine : à la fois un besoin de liberté, d’indépendance, mais aussi, dans un monde anxiogène et en perpétuel changement, un besoin de sécurité, voire de repli. Un monde où la liberté individuelle et l’autonomie sont les valeurs privilégiées, où l’engagement est vécu comme une contrainte, mais où la perte de repères stables crée des dépendances d’autant plus fortes. Il me semble que l’auteur parle de la difficulté de faire cohabiter tout cela au sein des liens affectifs que nous nouons...
S.B. – Oui, Tout le théâtre de Lygre est traversé par un sentiment très contemporain de précarité existentielle – c’est ce qui m’avait inspiré un sol d’eau dans Nous pour un moment ou un parterre de feuilles mortes dans Jours de joie. C’est pourquoi ce n’est peut-être pas tant chaque personnage, avec son histoire singulière et sa psychologie, qui compte vraiment, que l’appartenance commune de chacun à une même famille de personnages, une famille qui s’agrandit de pièce en pièce et à laquelle, nous spectateurs, personnages de nos propres vies, avec nos histoires singulières, appartenons aussi. Arne Lygre fait partie de ces grands auteurs, capables, par la force de son écriture concise et acérée, de cerner les contradictions de ses contemporains, leurs peurs et leurs désirs, et de se mettre en résonance sensible avec son temps.