Swann et Willy
Carnets d’une comédienne de la Jeune troupe
Entrez dans les coulisses de la création de Willy Protagoras enfermé dans les toilettes de Wajdi Mouawad à travers le regard de Swann Nymphar, comédienne de la Jeune troupe.
Sommaire
- C'est la guerre. Et on va tous y aller
- S'oublier un peu
- Tout n'a pas besoin d'être raconté
- Trouver le rythme
- S'envoyer dans le décor
- Le monstre est lâché
- La violence du quotidien
- Nager à contre-courant
- Être au bord
C’est la guerre. Et on va tous y aller.
[Semaine 1 de répétitions à La Colline, J1]
Combien de hasards faut-il réunir pour provoquer une rencontre ?
À partir de quand commencent à jouer les probabilités pour qu’un événement se produise ?
J’aime à croire qu’il n’y a pas de hasard.
Samedi soir un ami de mon compagnon ? Petit ami ? Chéri ? Nous l’appellerons S.
Cet ami de S a été retrouvé pendu.
Lundi commencent les répétitions pour Willy Protagoras enfermé dans les toilettes.
Samedi donc, j’ai appris la mort de cet ami de S ainsi que le rôle que je jouerai dans cette pièce.
Noha Em-Naïm.
Deux nouvelles à une minute d’intervalle. Le temps de raccrocher avec S et de voir le message de Wajdi.
Étrange mélange de sidération et d’excitation. Mélange. Il sera question, oui, de mélange. Un mélange bien subjectif et personnel des répétitions de Willy Protagoras enfermé dans les toilettes. À travers ces quelques notes. À travers mon regard et mes mots, ma vie, celle des autres, de l’équipe, du théâtre, de la Jeune troupe, tout ça. Les allers-retours seront peut-être nombreux. Peut-être pas tout à fait exacts non plus. Les paroles rapportées entre guillemets ne sont pas des citations et ma mémoire pourrait déformer certains aspects.
Tout s’agite un peu dans ma tête. De quoi est-il question au juste ? Ah oui. D’un journal de bord. Le mien.
Une fenêtre (et il en sera question) sur la création de cette pièce. J’essaierai de noter en moi mes impressions, au plus plat, sans jugement et de les retranscrire. Un petit voyage au sein de la dernière création de Wajdi Mouawad à La Colline.
Les impressions d’une comédienne parmi 18 autres comédiens. Des jeunes, des moins jeunes, des aguerris, des impressionnants, des déroutants.
Les horizons sont vastes, la gentillesse commune.
Je me souviens d’une phrase de Wajdi pendant le stage du second tour de la Jeune troupe en septembre. « Je veux avant tout travailler avec des gens gentils ».
Oui. Autour de cette grande table carrée, dans la salle de répétions Copi, autour de moi, il n’y a que des gens gentils, ça se voit. Ça se sent.
L’âge alors, le parcours, commencent à s’estomper.
Le « Et d’où tu viens toi ? » s’évanouit soudain pour devenir « Et où on veut aller nous ? »
Le « La » est posé. Très simplement, presque sans qu’on s’en aperçoive.
Wajdi nous parle. Il nous prévient : « Aujourd’hui je vais beaucoup parler ».
Ça me va très bien, personnellement je n’ai pas très envie de parler. Alors on écoute. Le début de Willy, comment ça s’est écrit, ce début de structure inspirée par L’Asile de la pureté de Claude Gauvreau, pièce dans laquelle Wajdi a joué le rôle de l’auteur, comment l’idée d’enfermer Willy dans les toilettes a surgi un jour au beau milieu du trottoir à Montréal en 1989 après avoir entendu à la radio que Michel Aoun, alors premier ministre au Liban s’était enfermé dans le palais présidentiel pour réclamer le départ des armées syriennes.
Des parallèles, des dîners de famille, des anecdotes, des rires. Puis on fait le tour de l’équipe artistique. Chacun se présente. Beaucoup ont déjà travaillé avec Wajdi sur d’autres de ses pièces : Tous des oiseaux, Incendies, Littoral, Mort prématurée d’un chanteur dans la force de l’âge, Racine carrée du verbe être… Certains ont même déjà joué Willy Protagoras enfermé dans les toilettes et reprennent leur rôle 27 ans plus tard.
On parle de Victoires aussi. Parce qu’il y aura un nouveau personnage dans Willy : Tristan Bienvenue. Victoires, c’est l’histoire de Tristan, un ami de Wajdi du conservatoire de Montréal qui s’est pendu.
Tiens, je me dis, c’est fou. Et je pense à l’ami de S.
La mort est partout, tout le temps.
Il en est question aussi, dans Willy Protagoras, de la violence, de la mort des jeunes.
Ça va crier, ça va s’insulter, ça va mourir, bref, ça va chier. Oh oui, ça va chier !
C’est la guerre.
Et on va tous y aller. Tous. Pas un n’y coupera.

Dessin de répétitions par Anton Feuillette, régisseur général
S'oublier un peu
[Semaine 2 de répétitions à La Colline, J7]
Et go !
La répétition aujourd’hui se fait en Copi. Le décor dans lequel nous avons la chance de répéter depuis le deuxième jour est en train d’être modifié par les équipes techniques pour ajouter un mètre de profondeur entre la façade de l’immeuble et le nez de scène.
En salle Copi donc.
L’espace est délimité. Nos actions mesurées. On a commencé par le début. L’acte 1. C’est une vraie partition de musique dont je fais partie. Une façade d’immeuble, treize fenêtres, quatorze personnages : les voisins.
Des tops à gogo, des moutons, des hippopotames, des dromadaires (ce ne sont que des outils de mesures de temps, il n’y aura que la bestialité humaine qui s’exprimera sur scène, car comme dirait Maxime Louisaire dans la pièce : « Nous sommes tous des animaux, mon cher Rémillard, et personne n’hésitera à écraser les autres pour avoir la meilleure place au soleil. »), ça rature, ça ajoute, ça enlève, ça crée.
On répète, on recommence, on tâtonne et là je ne m’y attendais pas : arrivée de Nelly, parmi les voisins. Un chant. Un cri. Un piano. Des frissons.
Le texte. Cette réplique que j’aime tant. « Je vous interdis de parler de moi (...) »
Ce verbe que je déteste si profondément, j’ai envie de le dire moi. En lisant la pièce, j’avais été particulièrement touchée par cette partie. Ce personnage aussi.
Mais ce n’était pas ma place de pleurer, je suis sur scène avec Nelly, je la regarde, je l’écoute et mon personnage Noha Em-Naïm n’est pas émue elle, elle ne comprend simplement pas.
La frustration ! De ne pouvoir ni émouvoir ni être émue !
« Il faut tomber dans le texte, c’est une chute. »
J’avais envie de m’y vautrer dans ces mots. Dans les mots de Nelly.
Et comme un second souffle, l’envie qui tutoyait la jalousie se transforme en plaisir de faire partie de cette scène que j’affectionne tant.
Quitter l’individuel pour se fondre dans le collectif. Avec humilité. Essayer de faire briller la comédienne qui prend la parole, en lui offrant ma plus belle écoute.
La pointe au cœur disparaît aussitôt que le regard se porte sur l’autre. S’oublier un peu. Complètement même.
La chute suppose cela peut-être.
Un investissement tel que le personnel se perd. Savoir prendre sa place, l’assumer pleinement, ni trop petite ni trop grande, sans peur du ridicule, avec bienveillance, avec la joie de l’enfance.
C’est ça sûrement jouer ensemble.
J’en suis quasiment sûre. Quasiment, parce qu’au final je ne sais pas vraiment et je ne veux pas être convaincue non plus. Il n’y a pas de véritable théorie. Et tant mieux, les choses changent, évoluent. C’est lorsque que l’on est convaincu qu’on arrête de réfléchir et ça j’en suis persuadée.
Ce n’est pas ma première pièce, néanmoins de cette ampleur c’est bien la première et à chaque nouveau projet, je me dis qu’il serait salutaire de revenir à une sorte de page vierge.
Une belle feuille blanche.
Pas froissée, pas cornée.
Avec les années le grain s’épaissit un peu. L’encre du stylo est de meilleure qualité. Tous les outils s’affûtent au fur et à mesure mais le support reste entièrement disponible.

Dessin de répétitions par Anton Feuillette, régisseur général
Tout n'a pas besoin d'être raconté
[Semaine 2 de répétitions à La Colline, J12]
Il pleut.
Enfin il pleuvine. D’autres diraient qu’il bruine.
Je suis assise sur le rebord du dossier d’un banc, dans l’espace canin du cimetière du Père-Lachaise. Pas très loin de La Colline. C’est la pause déjeuner.
Je n’ai pas de chien.
Il n’y a aucun chien d’ailleurs.
Pourtant il fait bien un temps de chien.
« Il faut tomber dans le texte, c’est une chute. »
Douzième, il s’en est passé des choses, des essais, des perruques, des faux nez, de fausses oreilles, des poils en plus, des cheveux en moins… on cherche. C’est joyeux, c’est enfantin. Ça se marre.
On est beaucoup. Dix-neuf comédiens, mais aussi toute l’équipe technique qui est là tous les jours avec nous, avant nous, après nous. En tout on doit bien être une quarantaine. Des machinistes, des cintriers, des maquilleuses, costumières, sondiers, régisseurs, gardiens, assistantes, une dramaturge et les autres postes passent aussi, la production, les relations publiques, la billetterie et j’en oublie… bref une grande famille. « La tribu ». C’est le nom de cette grande famille. Et on est tous sur ce spectacle.
J’ai froid aux pieds, je rentre au théâtre.
J’ai plein d’émotions en moi là. Je ne sais pas quoi en faire. Alors j’avais voulu être seule pour manger sous la bruine.
On a parlé juste avant. Tous ensemble. On a discuté. D’un ajout de texte. Un nouveau personnage à l’acte 1. Un personnage qui parle de son identité. Mais un personnage qui parle c’est d’abord un auteur qui écrit. Puis un acteur qui dit et des spectateurs qui écoutent.
La responsabilité est grande.
Qu’est-ce qu’on veut dire avec cette pièce ?
J’aime bien cette phrase de Bernard Werber :
« Entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je crois dire, ce que je dis, ce que vous voulez entendre, ce que vous entendez, ce que vous croyez en comprendre, ce que vous voulez en comprendre, et ce que vous comprenez, il y a dix possibilités qu’on ait des difficultés à communiquer. Mais essayons quand même. »
Je passe la porte du théâtre, du silence des morts au bruit du baby-foot, et je suis contente de retrouver la tribu.
C’était beau ce qui a été dit, partagé, livré, écouté.
Comment être à la bonne place ? Vis-à-vis de soi et vis-à-vis des autres ?
Chacun a son avis et chaque avis a sa valeur.
L’avantage de travailler avec un auteur vivant, c’est qu’il est vivant. Il est là avec nous, il nous parle et il nous écoute. Et il nous a écoutés.
Wajdi son écriture il la porte en lui. Willy Protagoras enfermé dans les toilettes était sa première pièce, la première qu’il a finie. Il était dans sa vingtaine. L’envie de tout changer, de tout réécrire a été abordée. Mais non.
Et tout le monde était d’accord. Ce qu’il y a de beau aussi avec Willy c’est la jeunesse de son auteur. Ce sera à la mise en scène, à la direction d’acteurs de faire le lien avec l’auteur et metteur en scène actuel qu’est Wajdi Mouawad.
Tout n’a pas besoin d’être expliqué ou raconté. Nous portons tous en nous un combat qui nous habite. Il en résulte toujours quelque chose.
« Tu n’as pas besoin de faire plus que ce que tu es, ce que tu es, est déjà assez fort. »
Et si nous n’avons pas encore de réponse maintenant, si ce personnage ne parle pas pour l’instant, il porte tout de même en lui le fruit de nos échanges. Et même s’il ne parlera jamais, il exprimera tout de même ce que nous nous sommes dit.

Dessin de répétitions par Anton Feuillette, régisseur général
Trouver le rythme
[Semaine 3 de répétitions à La Colline, J17]
5 minutes à 10km/h.
Trouver le rythme, le bon. Celui de la pièce et celui de son personnage.
Puis le mien dans ma vie, pour pallier la fatigue et rester concentrée dans le travail. Chacun a ses besoins et moi celui de courir. Pas forcément longtemps, mais au moins une fois par semaine pour ne plus être dans la tête.
« Pas évident, tout ça, pas évident » diraient les voisins.
6 jours sur 7. 10h-18h. C’est la dernière semaine. Lundi nous passerons en horaires décalés 15h30-23h30. Je me dis qu’avec ces nouveaux horaires ce sera plus facile pour aller courir. En attendant il ne faut pas réfléchir, sauter du lit, plonger, tomber. Aller courir.
5 minutes à 10,5km/h.
C’est la troisième semaine. L’objectif, même s’il reste flexible, est de finir la mise en place de la pièce avant la pause de Noël, le 20 décembre. 5 actes. Nous commençons tout juste le troisième.
« Vous êtes déjà monté dans une montagne russe ? Le spectateur dans sa chaise ne doit pas avoir le temps de réfléchir, il doit être saisi, embarqué. » Du rythme, de l’énergie, on parle musique.
On fait du solfège sur scène avec le texte. « Tout est écriture. » nous dit Wajdi.
Chaque geste, chaque pas, chaque direction de corps est écriture et nous écrivons ensemble.
5 minutes à 11km/h.
Deuxième acte : nous rentrons dans l’appartement des Protagoras.
Les voisins ne sont, pour la plupart, pas présents. Mais cela ne veut pas dire que nous sommes en stand-by, au contraire. « Je ne veux pas qu’il y ait un comédien qui attende en coulisses parce qu’il n’apparaît pas dans un acte. Je vais réécrire certains passages, ajouter des personnages, des voisins, vous ferez de la musique, je veux tout le monde au maximum sur scène. »
Nous avons donc commencé à travailler l’orchestre. Pour accompagner les actrices et acteurs sur scène lorsque nous n’y sommes pas. Peu importe le niveau, qu’il soit inexistant ou confirmé, nous jouons quand même. Chacun choisit son instrument, celui qui lui plaît, celui qu’il possède déjà et « en route mauvaise troupe ».
J’ai pris ma guitare, je ne sais pas en jouer et il lui manque une corde mais ce n’est pas grave. C’est un orchestre très ouvert d’esprit, pas vraiment conventionnel. Un peu comme le reste. Le compositeur Pascal Sangla et le musicien M'hamed El Menjra ont su diriger notre prépondérante ignorance afin d’obtenir cet ensemble détonnant et le mettre au service de la scène.
Puisqu’il est question de ça, avant tout.
Servir une pièce de théâtre.
Un orchestre, un compositeur, un musicien, des régisseurs. Le son est une part essentielle dans le travail de Wajdi Mouawad. Alors que nous sommes au plateau, ils testent, font des essais, proposent en même temps. Cela nourrit le travail de mise en scène.
5 minutes à 11,5 km/h.
Juste vingt minutes de course. C’est déjà ça de pris. Je préfère courir sur un tapis sinon j’ai tendance à aller trop vite, je m’essouffle, je me crame. Un cadre ça limite mais ça rassure. Et je pense aux fenêtres de la façade de l’immeuble, aux trous dans les murs de l’appartement des Protagoras. À toutes ces fenêtres qui nous cadrent d’une certaine manière. A Wajdi qui nous met en scène dans ce cadre-là. À cette pièce qui ne rentre pourtant dans aucun cadre.
« Ne soyez pas prudents, prenez des risques. »
Alors on en prend. Chacun d’entre nous, à notre poste.
Et les choses se construisent peu à peu.
Et c’est beau à voir.

Dessin de répétitions par Anton Feuillette, régisseur général
S’envoyer dans le décor
[Semaine 4 de répétitions à La Colline, J19]
Se laisser porter et comprendre après.
J’avais été surprise le tout premier jour des répétitions que nous n’ayons pas fait de lecture à la table de Willy Protagoras enfermé dans les toilettes. Dès le deuxième jour, après un bref balayage des toutes premières pages de l’acte I, nous nous sommes jetés dans le décor, dans le texte, dans des perruques et divers costumes, avec juste en tête la genèse de la pièce.
Aujourd’hui, j’ai l’impression que ça fait sens.
Se jeter sans réfléchir. Sans vue d’ensemble. Sans a priori. Peut-être que c’est ça la clé. N’avoir entendu personne lire son rôle mais découvrir chaque voix, chaque corps, sur le plateau. Faire connaissance dans le concret, s’appréhender dans l’espace, s’envoyer dans le décor. Se mettre en danger. Chercher l’accident ?
« Allez droit. La pièce ne tient pas sans vitesse. »
La vitesse de la chute.
Après avoir traversé, travaillé, éprouvé, vu se développer les actes et les personnages, je cerne mieux la pièce et ce que j’y fais. Il me semble que nous gagnons des couches supplémentaires à chaque scène. Et dès qu’un nouveau personnage arrive, je sens dans les gradins monter la curiosité de chacun. Comme dans un bon roman où l’on a envie de tourner les pages pour savoir ce qu’il se passe au chapitre suivant.
À force d’avancer comme ça, j’ai même oublié le dénouement de la pièce. J’attends de voir, impatiente, comment tout cela va finir.
Je n’avais aucune idée de ce qu’aurait pu être la pièce Willy Protagoras enfermé dans les toilettes après l’avoir lue. Encore maintenant je ne sais pas. J’avais été frappée par la langue, le nombre et les noms des personnages, la structure de la pièce, le protagoniste qu’on entend sans le voir au début, pour finir par ne voir que lui.
Nous y sommes d’ailleurs, c’est l’acte IV.
Jamais je n’aurais pu imaginer ce que nous faisons maintenant. Chaque acte est si différent. Je me laisse surprendre avec confiance.
Et je pense aux autres créations de Wajdi où les acteurs, sans connaître leur rôle ni la place qu’ils auraient, se lançaient dans un projet où la pièce s’écrivait au jour le jour, quitte à ce que leur partition arrive à la fin de la pièce. L’attente quelle qu’elle soit peut être un fardeau. Ça demande de la confiance. Nous ne sommes pas dans de telles circonstances et accompagnés comme nous le sommes, il me paraît facile de l’accorder.
Et puis le groupe ça porte.
Avec le temps, on s’est tous plus ou moins apprivoisés. Nous avons chaque jour une heure pour déjeuner ou dîner. Un soir, ça m’est apparu très clairement. Nous sommes si nombreux, nous partageons tellement durant ces quelques mois, cette pause offre un espace pour se retrouver. À plusieurs ou seuls, cela dépend des jours, cela dépend de chacun. Il y a une dimension humaine que j’apprécie particulièrement. Et s’il n’est pas nécessaire de connaître ou même d’apprécier son partenaire pour jouer une pièce, je me dis que ça doit aider. D’avoir l’occasion d’échanger, de connaître l’énergie de l’autre. De faire cet effort. Pour mieux savoir où se placer, pour mieux écouter, pour mieux jouer ensemble.

Dessin de répétitions par Anton Feuillette, régisseur général
Le monstre est lâché
[Semaine 5 de répétitions à La Colline, J28]
Dernière semaine avant les vacances de Noël. Noël. Période de fêtes et de retrouvailles. Appréhension, joie, indifférence ou impatience. Chacun porte en soi le lot d’émotions, de souvenirs qui entourent cet événement qui marque la fin d’une année et le commencement d’une autre.
Petit bilan.
La fatigue se fait ressentir. Le rythme soutenu, la densité du propos et des scènes à mettre en place nous poussent tous dans nos réserves d’énergie personnelle. Mais le rêve subsiste. Ce pourquoi nous avons accepté de mettre les pieds à La Colline commence à pointer le bout de son nez.
« Le monstre prend forme, il existe, il se déplace à certains moments. »
La pièce a comme accouché d’un monstre qui apprend à marcher.
Les premiers pas de Willy, on les a vécus au premier filage des actes 1, 2, 3 et 4 ce mercredi 17 décembre. Une traversée en conditions avec musique, sons, maquillage, costumes, changements de décors, pour avoir une vue d’ensemble.
De la vitesse sans précipitation, de la détente dans l’énergie ; le mot d’ordre : ne pas s’installer !
Les indications, nous les avions eues la veille. « Commencez à vous accaparer la pièce, je ne vous dirai rien avant le filage ». Une fois celui-ci terminé, les retours tant attendus ne sont pas immédiats : pause dîner. On se démaquille, on se rhabille avec nos habits de civils et à la manière d’une fin de première, nous mangeons ensemble joyeusement, partageant nos impressions.
S’accaparer la pièce.
Comme si Wajdi préparait déjà son départ.
Commencer et finir en autonomie.
Le bambin à qui on prenait les mains pour apprendre à marcher a été lâché une première fois.
« Nous sommes au bon endroit au bon moment. » Ça rassure et ça galvanise.
Le lendemain nous faisons les raccords, reprenons certains endroits de chaque acte afin de les corriger, de les préciser, de les nettoyer. Et sans m’y attendre, je redécouvre l’acte 1.
Simplement en supprimant les pauses qui nous permettaient de nous accorder tous ensemble sur cette partition géante. Tout s’enchaîne plus vite, ça file et je repense aux montagnes russes. Oui, on est bien dans un grand huit. Les petites roues qui nous aidaient à faire du tandem 14 places nous sont enlevées et on dévale la pente avec fureur.
Ça demande encore du travail mais on touche succinctement à ce monstre que nous sommes tous : les voisins. Comme un seul corps, une seule voix, un monstre à 14 têtes et un seul cerveau pas très frais.
Je trouve ça jubilatoire à jouer, ça demande beaucoup de précision, d’écoute et d’énergie. C’est assez technique et il me semble qu’ici, la forme permet de trouver le fond. Une sorte de rage qui donne le ton et dans laquelle chacun s’inscrit à sa manière.
On retravaille les autres actes, les changements de décors, les transitions. Le décor est un personnage fort dans Willy Protagoras enfermé dans les toilettes. Il est manipulé, modifié, écarté, rapproché. « Tout est écriture » et l’espace dans lequel nous jouons évolue en même temps que nous dans la pièce. L’appartement se transforme, on le voit sous différents angles, il enferme, ouvre, isole, empêche, autant de pistes qui nous aident à développer cette histoire.
Tout commence à prendre forme et bientôt nous attaquerons le cinquième acte.
Le dernier.

Dessin de répétitions par Anton Feuillette, régisseur général
La violence du quotidien
[Semaine 5 de répétitions à La Colline, J30]
« Je voulais te souhaiter de bonnes fêtes. Ça fait longtemps. »
Un appel après six ans de néant.
Le retour du géniteur absent. Les jambes qui flageolent. C’est l’avant-dernier jour des répétitions avant les vacances. Je suis devant La Colline.
Ma meilleure amie vient assister aux répétitions cet après-midi ; je la prends dans les bras.
Elle me dit qu’un homme vient d’être agressé dans le métro, dans le même wagon qu’elle. Elle l’a vu, lui, son air hagard et sa balafre au visage qui partait du dessous de l’œil jusqu’à la mâchoire, le sang qui coulait jusque sur ses baskets.
La violence du quotidien.
Les catastrophes, petites et grandes, s’accordent au passé et se conjuguent au présent, simultanément, tout en espérant que le futur se décline autrement.
Ça me fait penser à une réplique d’un personnage de la pièce, Naïmé Philisti Ralestine : « C’est drôle ! Il y a de l’autre côté de l’océan des gens qui vivent en même temps que nous deux ; ils vivent, ces gens, et c’est tout aussi important pour eux que cela peut l’être pour nous. »
Aujourd’hui, nous avons continué une discussion que nous avions eue la semaine dernière sur Jane Jarry, un autre personnage de la pièce, un peu à part. Une marginale, une junkie, qui s’exprime en anglais, en russe ou à travers la poésie. Une femme abusée, qu’on ne comprend pas et qui s’exprime peu parce qu’elle n’a pas la place, on ne la lui donne pas.
Une scène violente, sans parole, après une transition d’acte.
Une proposition faite la veille en fin de soirée : « J’ai besoin qu’on le fasse pour me sortir cette idée de la tête. »
L’actrice est d’accord avec le contenu de cette scène, cela nourrit son arc narratif. Le cadre est bienveillant, on essaye, on improvise. Ça dérange quelque chose en nous. Ce n’est pas grave, nous en parlons. Le rendu pour les personnes présentes dans la salle, pour mon amie aussi, semble cohérent et pertinent.
Je trouve ça plutôt sain d’être heurté au fond de soi par ce genre de geste. Faut-il pour autant ne pas le faire dans notre travail d’acteur, d’actrice ? Si le contexte le permet, afin de provoquer cette gêne chez le spectateur, le réveiller ? Porter un message fort. Le traiter à bras-le-corps.
Non pas provoquer pour provoquer, inutilement, par esprit de contradiction ou de fausse rébellion, mais être le miroir d’une réalité que nous vivons, le reflet de cette violence quotidienne, de la guerre, de l’écrasement de l’autre et de sa liberté, du meurtre, du suicide, de la misogynie, du patriarcat, du viol…
Et parler de ces choses-là, les jouer, est-ce se les approprier ? Si je ne l’ai pas vécu, puis-je l’interpréter ? Est-ce ma place ? Pourquoi ne la serait-elle pas ? Sommes-nous obligés de tout jouer ? Où se situe la frontière entre le personnel et le professionnel ? Tant de questions soulevées. Quand notre outil de travail est l’humain et que notre metteur en scène l’est plus que tout, la réponse est simple.
« Nous sommes un bateau. »
Willy Protagoras enfermé dans les toilettes dirigé par Wajdi Mouawad, c’est un grand périple. À bord de cette embarcation chacun a voix au chapitre, aucun ne restera sur le carreau. Pas de jetés par-dessus bord, pas de naufragés, même pas de nausées. Soit on y va tous, soit on n’y va pas. Nous dérivons donc.
La dérive, nous dit Wajdi, est une variation lente d’une grandeur.
Rien n’est abandonné, juste détourné, on abordera cette scène différemment, à un autre moment, certainement plus opportun.
Dernier jour.
Nous accostons sur la dernière île : le cinquième acte. Nouveau décor. On explore en lisant, tous en rond sur la scène dégagée, puis on met en espace. Ça chante, ça se déguise, c’est joyeusement horrible.
Mais nous en saurons plus après cette pause bien méritée.

Dessin de répétitions par Anton Feuillette, régisseur général
Nager à contre-courant
[Semaine 6 de répétitions à La Colline, J34]
Accepter la perte.
L’absence suppose cela.
Ne pas se voir, couper court.
Avoir la tête ailleurs. Faire une pause. Prendre des vacances.
Pour se retrouver.
Soi-même, puis avec les autres.
Arrêter le travail pendant deux semaines, au milieu des répétitions, ça s’anticipe. Cela ne sert à rien d’espérer retrouver exactement ce que nous avions quand nous nous sommes quittés.
Heureusement le temps fait maturer les choses, elles évoluent et l’on se retrouve avec bonheur pour reprendre ce que nous avions laissé. Pendant trois jours aux horaires allégés, on a repris possession de notre territoire, repris les bases, fait des italiennes, des allemandes, des changements de décor et pour certains de la musique.
L’orchestre dont il était question au début des répétitions est amené à être revisité voire même écarté. Ma guitare aux cordes incomplètes ne fera donc pas partie de l’aventure. Et c’est tant mieux. La scène marche mieux sans orchestre, le jeu des comédiens suffit.
De nombreuses modifications sur la pièce ont été apportées. Que ce soit dans le décor, le texte, la mise en scène, les costumes, le maquillage… nous sommes passés par de nombreuses étapes, plusieurs essais afin de faire des choix, quitte à renoncer parfois.
Il faut que cela serve la pièce.
« Le spectacle n’a pas besoin de beaucoup. »
Savoir écouter les besoins d’une pièce est tout aussi important que de savoir s’écouter soi-même. Quelques fois il faut savoir s’arrêter, mettre ses priorités au bon endroit, au bon moment. Il y a des rendez-vous à ne pas manquer.
On ne peut pas être partout.
Jeudi 8 janvier.
Passés les vœux et les accolades, dans les gradins, tous en avant-scène, Wajdi prend la parole. La question du territoire est plus que jamais d’actualité.
« Nous sommes emportés comme un saumon dans l’eau du découragement, du désespoir. Il faut lutter contre et cela demande un effort constant. Alors à quoi se raccrocher pour continuer à nager à contre-courant ? »
Trouver la solidarité dans l’ébranlement.
Chacun est ébranlé différemment mais la notion d’ébranlement est commune.
La force du groupe. Le pouvoir d’être ensemble face à cette logique du plus fort qui semble être la seule loi qui l’emporte. Et si c’est le cas, pourquoi ne pas le faire ? Pourquoi ne pas prendre sans attendre ? Où sont les règles ? S’accaparer des personnes, un territoire, des toilettes, peu importe.
Avec ce personnage de Willy qui prend d’assaut une pièce si utilitaire dans un foyer, ces deux familles qui se disputent un appartement, le sujet de la pièce résonne étrangement.
« Il faut se remettre dans l’énergie, dans la gravité et la légèreté du spectacle. »
Ce que nous vivons, ce que nous traversons intimement et collectivement sera porté sur scène. Les parallèles sont innombrables mais le spectateur fera bien sa propre histoire.
On ne peut pas être partout, il faut faire des choix.
Il me semble l’avoir compris dernièrement.
Le tout est de continuer, mû par le désir profond de se réaliser.

Dessin de répétitions par Anton Feuillette, régisseur général
Être au bord
[Semaine 7 de répétitions à La Colline, J39]
Une semaine avant la première.
Le sommeil est agité. Une nappe de stress comme une corde tendue basse me tient en permanence. C’est léger mais constant.
J’ai peur. C’est bon signe.
« Va dans le sens où croît ta peur. » Milorad Pavić
Un des mantras de ma mère. Elle me l’a rappelé il y a quelques jours.
Je me souviens avoir terminé mon audition du second tour pour la Jeune troupe avec cette question de Wajdi : « Est-ce que tu as confiance en toi ? » Le cœur encore battant du monologue d’Hermione « Ne t’ai-je point aimé cruel », j’ai réfléchi un court instant, un sourire aux lèvres en me disant à l’intérieur de moi-même « s’il me pose la question c’est que ça ne doit pas être très flagrant. »
Mais peu importe, je sentais la question vraie et elle m’était adressée, alors j’ai essayé de répondre le plus sincèrement possible, comme je le ressentais : « Oui. Oui j’ai confiance mais j’ai peur. »
Et me voilà, à une semaine de la première de Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, trempée en toute confiance dans la peur.
Les répétitions sont désormais fermées au public. Nous attaquons les filages. Hier, un filage arrêté sans costumes ni maquillage, aujourd’hui, mercredi 14 janvier : filage en conditions. Demain aussi. Puis samedi. Lundi. Mardi, générale et enfin mercredi 21 janvier, première.
« Je rentre dans cette période d’impuissance où le spectacle ne m’appartient plus. Il vous appartient. Prenez-le. » Wajdi nous incite à nous préparer mentalement. À fantasmer ce moment de rencontre avec le public, au moment où on prendra la parole. S’attacher à une réplique qu’on affectionne, l’imaginer, l’entendre déjà ricocher dans cette salle de 600 places.
De la responsabilité que ça suppose, vis-à-vis de ce lieu, La Colline, vis-à-vis des futurs spectateurs et du travail fourni. Et vis-à-vis de ce que nous vivons, tous, réunis au même endroit, partageant la même obscurité. Celle de la salle et celle du monde.
« Nous subissons tous la même grisaille. »
La grisaille qui nous entoure, qui nous bouffe, nous ronge comme un rat d’égout qui essaierait de se faufiler insidieusement en nous, jour après jour.
« Je ne suis pas d’accord, je ne sais pas avec quoi, mais je ne suis pas d’accord. » Willy n’est pas d’accord. D’ailleurs personne ne l’est, au même titre que personne ne va très bien dans cette pièce.
« Il y a quelque chose à l’intérieur de vous qui est debout. Soyez debout. Vous êtes les ferments de la colère face à l’effondrement. Offrez cette conscience. »
Il faut commencer à projeter à l’intérieur de soi l’énergie, le souffle que l’on veut transmettre, cette rage, cette tenue. Se débattre contre ce rat qui veut nous bouffer les entrailles.
« Soyez une vitre. Laissez-vous traverser par le texte comme la lumière traverse une fenêtre. »
Traverser les actes sans forcer, dans une détente soutenue. Aller vite sans précipitation.
« Ne vous attardez pas sauf quand vous vous attardez mais attardez-vous sans vous attarder. »
Ça résume assez bien le rythme qu’on travaille. Une cocotte-minute sur le feu maintenue dans son chant strident pendant 2h45. Être sur le bord. Au bord de déborder, d’exploser, de hurler, de pleurer, de crier. Être au bord d’un précipice terrible. Être ce précipice. Chercher la dévoration. Continuer à creuser en soi le sentiment profond de cet abîme humain horrible.
« Te dis que je veux crier, palper, vider, chier ! »
Être au bord. À la limite du plus possible.
On y est déjà.
Suffit de sauter.

Dessin de répétitions par Anton Feuillette, régisseur général