Géographie de la mémoire
Entretien avec Emmanuelle Roy, scénographe du spectacle Entre parenthèses.
Quelle est l’intention scénographique d’Entre parenthèses ?
L’intention scénographique est d’évoquer l’espace mental d’Alma, dans lequel sa mémoire traumatique resurgit peu à peu. Son agression s’est produite dans son enfance, dans les années 1990, dans la cage d’escalier de son immeuble, sous le toit qui était censé la protéger. La scénographie représente le papier peint de sa chambre de petite fille et tisse une géographie poétique qui permet de retracer, trente ans plus tard, le cheminement qui va réactiver sa mémoire et lui permettre de comprendre et d’accepter ce qui s’est passé.
Ce que l’on cherche, c’est un décor qui n’explique pas, mais qui accompagne : un espace unique, modulable, qui laisse place au jeu, tout en portant la trace de l’enfance. L’idée n’est pas de reconstituer, mais de faire sentir, par la matière et par les volumes, ce qui persiste.
Comment le plateau traduit-il physiquement cette mémoire traumatique et ses réminiscences ?
Par intermittence, le paysage du plateau devient la banquise de son corps tétanisé. La banquise dit un état : le froid, l’arrêt, la sidération, et la manière dont quelque chose envahit l’espace intérieur.
La « boîte à cauchemars », insérée dans le papier peint, est un lieu en retrait : le lieu de l’intime et des réminiscences, une sorte de boîte noire de sa psyché. Un endroit qui peut se fermer, se dérober, puis s’ouvrir de nouveau, comme le fait la mémoire elle-même.
Comment la scénographie accompagne-t-elle l’évolution d’Alma, de la résurgence de la mémoire jusqu’à l’apaisement ?
Enfance et âge adulte s’entremêlent, jusqu’à ce que la fin du spectacle conduise Alma à l’apaisement et à la réconciliation avec elle-même. La scénographie accompagne ce mouvement sans se substituer à elle : elle rend perceptibles des seuils, des déplacements, une transformation progressive du paysage intérieur.
Au fond, le décor est une géographie de la mémoire : un papier peint d’enfance devenu territoire, une boîte où se concentre l’indicible, une banquise comme traduction d’un état du corps. Des formes simples, mais structurantes, pour que l’intime puisse se dire sans être exposé, et pour que la scène demeure un lieu de résonance.