Journal des Jeunes reporters 2025-2026

I. Défaire les forces, réinventer les liens

Avec la nouvelle saison théâtrale s’ouvrent de nouveaux horizons pour les Jeunes Reporters !

La première thématique de l’année, « Histoire et mémoires », a été au cœur du premier temps de rencontre mené par la comédienne et dramaturge Céline Langlois. L’atelier a notamment exploré une question centrale : comment réinventer les liens entre hommes et femmes lorsque l’Histoire, trop souvent, a relégué les femmes en marge des récits, et que chacun porte en soi l’héritage de rapports façonnés par le patriarcat ?

En s’appuyant sur des extraits de Les Forces de Laura Vazquez - texte qui analyse les forces sociales, normatives, matérielles et invisibles qui façonnent l’individu - les Jeunes Reporters ont pu, à travers des exercices d’improvisation individuels et collectifs, nourrir leurs réflexions sur le féminisme, les formes de « faire famille », ou encore sur (l’anti)capitalisme. 

La Jeune reporter Loane Novou décrit cette première rencontre du groupe : 
« Du mal à trouver les mots mais je ne veux pas rester seulement bouche bée.
10h30, on est là, on se regarde, on se présente, on se laisse un peu se présenter. 11h.
On marche, on accélère, confiants, confiantes, yeux ouverts ou yeux fermés, certains marchent plus vite, d’autres plus fort, mais d’un regard on les comprend.
Pas besoin de mots, ou peut-être qu’il en faut plus. Combler l’inatteignable, se battre pour atteindre cette main, ce lien, ce duo. 12h.
Puis les forces, et quelles forces. Les forces, nous en avons moins après avoir digéré ce texte. Des mots qu’il faut trouver, inspirés par ces forces. 15h.
Le vide, l’appréhension, personnellement le brouillard. La volonté de rassembler nos forces, les luttes et surtout les exprimer. Mais voilà, même en collectif nous ne pouvons toutes les rassembler. On essaye. Finalement, en essayant moins fort et en s’autorisant à laisser un bout de nous-mêmes, les luttes nous dévoilent.
17h, des thèmes, des paroles, et au bout, une sensation que ce n’est pas fini. Et puis le moment où on se laisse à ces paroles, celles qu’on pensait interdites, trop vraies, trop crues, trop nous. Peut-être qu’on ne pouvait pas assez être, mais en cet instant, en se laissant à découvert, on distingue enfin les rebords d’une surface que l’on pensait lisse.
Quelle belle surprise.
17h30, le début ou la fin, emplie de forces qui nous unissent. »

Elise Grandmougin livre sa traversée de cette journée :
« Je tenterais quelques lignes pour décrire tout ce que nous avons traversé
D’une matinée bestiale à une après-midi engagée
Céline s’est livrée à nous avec une profonde humanité
De sa vie personnelle, au monde professionnel, elle a tout balayé
Certaines questions existentielles sont apparues dont : pourquoi t’es là ?
Une question facile sur le papier, mais qui engendre de grands débats
Les lignes de Laura Vasquez résonnent et attisent la flamme dans ma poitrine
La même qui brûle quand on a posé la question à la Colline
J’ai envie de crier ce qui m’anime
Mais suis-je légitime de déballer ma vie intime ?

Ils aiment n’importe quoi
Les goûts n’existent plus
Les points de vue sont inutiles
Les caractères, les critères, les opinions… Disparues.
Subjectif est devenu généraliste
Réfléchir devient trop épuisant
Le conformisme est plus rassurant
Ils « aiment » sans chercher la véritable forme de l’amour
Pourquoi tu aimes ? Qu’est-ce que tu aimes ? Qu’est ce qui te fait vibrer là maintenant tout de suite ??
Certains jours, je cherchais, la beauté de l’Univers est-elle un hasard ?
Jte parle pas que du Big Bang, de la galaxie, des étoiles, du cosmos
(Même si c’est la plus belle chose vue que ça n’a pas été touché par l’homme)
Jte parle de ce gosse qui t’as souri dans la rue
Jte parle du repas avec mamy
Cette connexion que tu as créé en regardant quelqu’un dans les yeux
Ta place dans l’univers n’est pas un hasard

Les jugements tombent
Les paroles grondent
La hiérarchie au début installé s’estompe petit à petit
Je prends conscience qu’elle n’existe que dans nos esprits
Nous sommes tous ici pour les mêmes causes
Beaucoup de personnes parlent, je me rends compte qu’on a vécu les mêmes choses
Mais rappelle-toi que tu n’es pas comme tout le monde c’est normal de parfois ne pas penser pareil,
La fin de journée m’épuise, j’ai besoin de retrouver l’espoir qui sommeille
C’est parfois dans les moments où l’on s’y attend le moins que nous sommes le plus touchés
C’est ce que je retiendrais de cette journée. »

Par un travail plastique, Sixtine de Gonneville illustre sa réception des mots de Laura Vasquez.

dessin de Sixtine de Gonneville

Amélie Charleux, quant à elle, transpose son expérience en poème :
Dans cet espace,
Couvert de bienveillance,
Ils se présentent tous.

Toisant les murs blancs plâtres,
Mille regards, mille sourires,
J’observe.

Dans mon oreille doucement,
Il court, il joue, il frappe,
Son accent de Marseille.

La solitude et le sentiment d’appartenance,
La raison et les erreurs,
Ce matin ont disparu.


II. Sur les rails... hors des sentiers battus

Sur les rails  trouve sa voie… ferrée : Valérian Guillaume, auteur et metteur en scène, et Simon Jacquard, comédien, ont présenté  la forme itinérante de leur spectacle dans des lieux non théâtraux - bibliothèques, centres d’art, tiers-lieux, établissements de soin, centres sociaux. 

Cassandre Milhomme-Beaune réfléchit à ce choix de mise en espace : « Alors que la pièce se déroule hors les murs, elle encre d'emblée l'idée d'un microcosme social. Si cela suggère une expérience participative et collective, cette structure place surtout l'homme-bus au centre des jugements du public et recrée le cadre dans lequel il s'inscrit. »

Elle écrit plus loin : « L'homme-bus se réfugie alors dans un cinéma abandonné dont l'écran est troué en son centre. Pour se rassurer face aux accusations qui l'accablent, le personnage est obligé d'accentuer sa marginalisation : si elle n'était que sociale, elle devient alors spatiale et concrète. Le lieu qui lui est réservé est délabré, désolé. Quelle place la société réserve-t-elle aux plus précaires ? aux marginalisés ? Malgré l'espace contraint qui lui est accordé, l'homme-bus parvient à s'émanciper grâce à sa force créatrice. Si l'écran troué devient symbole de sa représentation du monde en effondrement, celle-ci vient être sauvée par la Lune qui embrasse le creux de l'écran pour apparaître devant le personnage. »

Cassandre poursuit son analyse et en explore différentes facettes : « La pièce s'impose comme une tragédie contemporaine où l'individu se retrouve en opposition avec la société : l'homme-bus a la tête dans les nuages mais doit résister aux forces qui le tirent vers le sol. Ainsi sont interrogées les questions d'inclusion sociale, de force créatrice et de beauté prosaïque. Au centre de ses thématiques se trouve la notion d'« admirable » avec un personnage qui s'efforce d'être doué dans ce qu'il entreprend. Alors que l'homme-bus échoue à l'examen de conducteur, il se résout à jouer au conducteur de bus dans les rues de sa ville. Il prend alors la figure d'un Sisyphe victorieux : il ne cherche plus à atteindre le sommet, mais simplement à faire rouler son chariot. Il s'approprie sa réalité en la transformant en un univers enchanté. »

La place qu’occupe le rêve et l’imaginaire dans cette pièce a aussi intéressé Cassandre : « Une grande poésie se dégage de chaque élément du décor, notamment le bidon d'essence dans lequel boit l'homme-bus. Si l'effet est avant tout comique, le personnage semble en fait s'alimenter de ses rêves. Lorsqu'il commence à faire le bus dans la rue, il ne boit plus dans ce bidon. Le rêve est réalisé. » Elle conclut : « Sur les rails est une pièce qui nous transporte. Nous voyageons dans un monde parallèle, plus beau et pourtant tout aussi injuste. Chaque réplique est un rappel de notre devoir à l'alchimie poétique : nous pouvons transformer la boue en or. »

Mina Vilaire et Rojan Yasar proposent une mise en voix musicale d’un texte poétique que leur a inspiré ce spectacle.

Nina Oukili retrace avec finesse et poésie l’itinéraire de l’Homme-bus et par là-même celui du spectacle.


 

Au terme de deux semaines de tournée hors-les-murs, les Jeunes Reporters ont rencontré Valérian Guillaume et Simon Jacquard. L’échange a permis d’éclairer le processus de création de la pièce et la manière dont Valérian conçoit le théâtre : un théâtre du présent, vivant par et dans la mémoire de chacun.e, rétif à toute fixation, sachant faire place à l’oubli. Ce fut aussi l’occasion de revisiter leur expérience du hors-les-murs et de l’inscrire dans leur conviction profonde : celle d’une poésie capable de réinventer les liens, de tresser de nouveaux passages, d’offrir un souffle face au chaos du monde.


III. Dans les coulisses des textes

Florence Thomas, attachée de direction et membre du comité de lecture du Théâtre national de La Colline, a rencontré les Jeunes Reporters pour leur faire découvrir un métier souvent méconnu du public : celui de lecteur et lectrice de théâtre. 

À travers cet échange, elle a expliqué le rôle du comité de lecture, composé de personnes aux sensibilités différentes, chargées de lire un grand nombre des pièces et d’échanger autour de celles qui pourraient être portées à la scène.


IV. Dessiner le théâtre de demain : dans les pas de l’architecte

Les Jeunes Reporters ont rencontré Karine Petit, architecte en charge de la rénovation du bâtiment de La Colline. Cette rencontre privilégiée s’est déroulée sur près de deux heures, au fil d’une déambulation à travers les différents espaces du théâtre. 

Guidés par l’architecte, ils ont pu découvrir la maquette du projet, comprendre les grandes orientations de cette rénovation et explorer les multiples aspects des travaux à venir. Ce moment d’échange a également permis de mieux saisir la complémentarité des rôles du maître d’ouvrage et du maître d’œuvre.


V. Chaos dansé, mémoire incarnée

Présenté au Théâtre Louis Aragon à Tremblay-en-France, Ayta, chorégraphié par Youness Aboulakoul, s’inspire du chant populaire marocain du même nom, synonyme de cri et d’appel. Portée par un corps collectif féminin de 6 danseuses, l’œuvre fait émerger un chaos physique fait de chutes, de tensions et de redressements, métaphore de la lutte face aux forces d’oppression. À travers cette danse de résistance, Ayta fait ainsi résonner une histoire collective, où chaque pli et soulèvement devient à la fois empreinte mémorielle et geste de combat pour l’avenir.

La Jeune Reportrice Loane Novou nous raconte sa traversée du spectacle : 

« Les tableaux de ce spectacle me restent en mémoire, non pas parce qu’il faut analyser ou se forcer à ressentir, mais parce qu’il suit de voir pour se laisser résonner.
La lumière chaude diffuse des ombres que l’on peine à voir. En danse, en écho, chacune à leur rythme, avec des regards et des sourires entre elles, seuls éléments révélant leurs identités autrement que par le groupe et le duo. Hypnotique, transe de mouvement, erreur de pas à pas, basses, mouvements en trois niveaux, attente de la chute. Le lointain comme ligne à atteindre, à percevoir, puis plus rien.
Attends.
Un carré, une vague, l’écroulement, un besoin de l’autre pour repartir. Quand l’autre s’écroule, qui la relève, qui peut l’attendre ? Une lecture en écho, l’écho des pas, de la note au lointain qui grandit. Et une ligne qui ne forme plus que ce qu’on attend d’elle, la frénésie déroutante du reflet d’une danse que l’on connaît, avec des pas, doux puis bruts, accélérés dans un carré millimétré.
L’impression d’être dans l’intime à une distance qui dérange, spectateurs, spectatrices d’une scène où l’on voudrait tout bousculer, casser les murs imaginaires, les rideaux mouvants au lointain. Et quand enfin la scène, le groupe se rapprochent, on se confronte à des lumières projetées, semblables à des racines ancrées. Non, pas cette fois, la scène ne se confrontera pas. 
La danse se met à une distance qui atteint certaines fréquences et en délaisse d’autres. Ici, il ne s’agit pas particulièrement de la danse, le comble pour un spectacle de ce type, il s’agit d’une addition d’éléments de vibration. Les rideaux vibrent ou pas, la lumière chaude ou le froid de la ligne du cœur qui bat, le battement du rythme des pas. Les quatre coins du carré qui grandit, qui équilibre les trois niveaux. Avec Ayta de Youness Aboulakoul, il ne s’agit pas de comprendre ce que l’on vit, ce que l’on voit. Il ne s’agit pas de chercher à savoir si j’ai aimé ou pas. »


VI. Au cœur des répétitions de Willy Protagoras

Les Jeunes Reporters ont pu se glisser dans la grande salle au cours des répétitions de Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, la dernière création de Wajdi Mouawad présentée à La Colline jusqu'au 8 mars 2026. 

Cette immersion leur a offert un accès privilégié aux coulisses d’un spectacle d’envergure, réunissant 19 comédiens sur scène au cœur d’une scénographie imposante. À l’issue des répétitions, les Jeunes Reporters ont échangé avec les membres de la Jeune troupe de La Colline, présents dans la distribution du spectacle, qui ont partagé leur regard sur le processus de création ainsi que sur leurs premiers mois au sein du théâtre.

Le dimanche 8 mars, à l'occasion de la dernière représentation du spectacle, les Jeunes Reporters prendront en charge le Chœur des déménageurs, investi chaque soir par des groupes et associations différentes, invités à proposer une courte performance.