Journal des Jeunes reporters 2025-2026

I. Défaire les forces, réinventer les liens

Avec la nouvelle saison théâtrale s’ouvrent de nouveaux horizons pour les Jeunes Reporters !

La première thématique de l’année, « Histoire et mémoires », a été au cœur du premier temps de rencontre mené par la comédienne et dramaturge Céline Langlois. L’atelier a notamment exploré une question centrale : comment réinventer les liens entre hommes et femmes lorsque l’Histoire, trop souvent, a relégué les femmes en marge des récits, et que chacun porte en soi l’héritage de rapports façonnés par le patriarcat ?

En s’appuyant sur des extraits de Les Forces de Laura Vazquez - texte qui analyse les forces sociales, normatives, matérielles et invisibles qui façonnent l’individu - les Jeunes Reporters ont pu, à travers des exercices d’improvisation individuels et collectifs, nourrir leurs réflexions sur le féminisme, les formes de « faire famille », ou encore sur (l’anti)capitalisme. 

La Jeune reporter Loane Novou décrit cette première rencontre du groupe : 
« Du mal à trouver les mots mais je ne veux pas rester seulement bouche bée.
10h30, on est là, on se regarde, on se présente, on se laisse un peu se présenter. 11h.
On marche, on accélère, confiants, confiantes, yeux ouverts ou yeux fermés, certains marchent plus vite, d’autres plus fort, mais d’un regard on les comprend.
Pas besoin de mots, ou peut-être qu’il en faut plus. Combler l’inatteignable, se battre pour atteindre cette main, ce lien, ce duo. 12h.
Puis les forces, et quelles forces. Les forces, nous en avons moins après avoir digéré ce texte. Des mots qu’il faut trouver, inspirés par ces forces. 15h.
Le vide, l’appréhension, personnellement le brouillard. La volonté de rassembler nos forces, les luttes et surtout les exprimer. Mais voilà, même en collectif nous ne pouvons toutes les rassembler. On essaye. Finalement, en essayant moins fort et en s’autorisant à laisser un bout de nous-mêmes, les luttes nous dévoilent.
17h, des thèmes, des paroles, et au bout, une sensation que ce n’est pas fini. Et puis le moment où on se laisse à ces paroles, celles qu’on pensait interdites, trop vraies, trop crues, trop nous. Peut-être qu’on ne pouvait pas assez être, mais en cet instant, en se laissant à découvert, on distingue enfin les rebords d’une surface que l’on pensait lisse.
Quelle belle surprise.
17h30, le début ou la fin, emplie de forces qui nous unissent. »

Elise Grandmougin livre sa traversée de cette journée :
« Je tenterais quelques lignes pour décrire tout ce que nous avons traversé
D’une matinée bestiale à une après-midi engagée
Céline s’est livrée à nous avec une profonde humanité
De sa vie personnelle, au monde professionnel, elle a tout balayé
Certaines questions existentielles sont apparues dont : pourquoi t’es là ?
Une question facile sur le papier, mais qui engendre de grands débats
Les lignes de Laura Vasquez résonnent et attisent la flamme dans ma poitrine
La même qui brûle quand on a posé la question à la Colline
J’ai envie de crier ce qui m’anime
Mais suis-je légitime de déballer ma vie intime ?

Ils aiment n’importe quoi
Les goûts n’existent plus
Les points de vue sont inutiles
Les caractères, les critères, les opinions… Disparues.
Subjectif est devenu généraliste
Réfléchir devient trop épuisant
Le conformisme est plus rassurant
Ils « aiment » sans chercher la véritable forme de l’amour
Pourquoi tu aimes ? Qu’est-ce que tu aimes ? Qu’est ce qui te fait vibrer là maintenant tout de suite ??
Certains jours, je cherchais, la beauté de l’Univers est-elle un hasard ?
Jte parle pas que du Big Bang, de la galaxie, des étoiles, du cosmos
(Même si c’est la plus belle chose vue que ça n’a pas été touché par l’homme)
Jte parle de ce gosse qui t’as souri dans la rue
Jte parle du repas avec mamy
Cette connexion que tu as créé en regardant quelqu’un dans les yeux
Ta place dans l’univers n’est pas un hasard

Les jugements tombent
Les paroles grondent
La hiérarchie au début installé s’estompe petit à petit
Je prends conscience qu’elle n’existe que dans nos esprits
Nous sommes tous ici pour les mêmes causes
Beaucoup de personnes parlent, je me rends compte qu’on a vécu les mêmes choses
Mais rappelle-toi que tu n’es pas comme tout le monde c’est normal de parfois ne pas penser pareil,
La fin de journée m’épuise, j’ai besoin de retrouver l’espoir qui sommeille
C’est parfois dans les moments où l’on s’y attend le moins que nous sommes le plus touchés
C’est ce que je retiendrais de cette journée. »

Par un travail plastique, Sixtine de Gonneville illustre sa réception des mots de Laura Vasquez.

dessin de Sixtine de Gonneville

Amélie Charleux, quant à elle, transpose son expérience en poème :
Dans cet espace,
Couvert de bienveillance,
Ils se présentent tous.

Toisant les murs blancs plâtres,
Mille regards, mille sourires,
J’observe.

Dans mon oreille doucement,
Il court, il joue, il frappe,
Son accent de Marseille.

La solitude et le sentiment d’appartenance,
La raison et les erreurs,
Ce matin ont disparu.


II. Sur les rails... hors des sentiers battus

Sur les rails  trouve sa voie… ferrée : Valérian Guillaume, auteur et metteur en scène, et Simon Jacquard, comédien, ont présenté  la forme itinérante de leur spectacle dans des lieux non théâtraux - bibliothèques, centres d’art, tiers-lieux, établissements de soin, centres sociaux. 

Cassandre Milhomme-Beaune réfléchit à ce choix de mise en espace : « Alors que la pièce se déroule hors les murs, elle encre d'emblée l'idée d'un microcosme social. Si cela suggère une expérience participative et collective, cette structure place surtout l'homme-bus au centre des jugements du public et recrée le cadre dans lequel il s'inscrit. »

Elle écrit plus loin : « L'homme-bus se réfugie alors dans un cinéma abandonné dont l'écran est troué en son centre. Pour se rassurer face aux accusations qui l'accablent, le personnage est obligé d'accentuer sa marginalisation : si elle n'était que sociale, elle devient alors spatiale et concrète. Le lieu qui lui est réservé est délabré, désolé. Quelle place la société réserve-t-elle aux plus précaires ? aux marginalisés ? Malgré l'espace contraint qui lui est accordé, l'homme-bus parvient à s'émanciper grâce à sa force créatrice. Si l'écran troué devient symbole de sa représentation du monde en effondrement, celle-ci vient être sauvée par la Lune qui embrasse le creux de l'écran pour apparaître devant le personnage. »

Cassandre poursuit son analyse et en explore différentes facettes : « La pièce s'impose comme une tragédie contemporaine où l'individu se retrouve en opposition avec la société : l'homme-bus a la tête dans les nuages mais doit résister aux forces qui le tirent vers le sol. Ainsi sont interrogées les questions d'inclusion sociale, de force créatrice et de beauté prosaïque. Au centre de ses thématiques se trouve la notion d'« admirable » avec un personnage qui s'efforce d'être doué dans ce qu'il entreprend. Alors que l'homme-bus échoue à l'examen de conducteur, il se résout à jouer au conducteur de bus dans les rues de sa ville. Il prend alors la figure d'un Sisyphe victorieux : il ne cherche plus à atteindre le sommet, mais simplement à faire rouler son chariot. Il s'approprie sa réalité en la transformant en un univers enchanté. »

La place qu’occupe le rêve et l’imaginaire dans cette pièce a aussi intéressé Cassandre : « Une grande poésie se dégage de chaque élément du décor, notamment le bidon d'essence dans lequel boit l'homme-bus. Si l'effet est avant tout comique, le personnage semble en fait s'alimenter de ses rêves. Lorsqu'il commence à faire le bus dans la rue, il ne boit plus dans ce bidon. Le rêve est réalisé. » Elle conclut : « Sur les rails est une pièce qui nous transporte. Nous voyageons dans un monde parallèle, plus beau et pourtant tout aussi injuste. Chaque réplique est un rappel de notre devoir à l'alchimie poétique : nous pouvons transformer la boue en or. »

Mina Vilaire et Rojan Yasar proposent  une mise en voix musicale d’un texte poétique que leur a inspiré ce spectacle.

Nina Oukili retrace avec finesse et poésie l’itinéraire de l’Homme-bus et par là-même celui du spectacle.


 

Au terme de deux semaines de tournée hors-les-murs, les Jeunes Reporters ont rencontré Valérian Guillaume et Simon Jacquard. L’échange a permis d’éclairer le processus de création de la pièce et la manière dont Valérian conçoit le théâtre : un théâtre du présent, vivant par et dans la mémoire de chacun.e, rétif à toute fixation, sachant faire place à l’oubli. Ce fut aussi l’occasion de revisiter leur expérience du hors-les-murs et de l’inscrire dans leur conviction profonde : celle d’une poésie capable de réinventer les liens, de tresser de nouveaux passages, d’offrir un souffle face au chaos du monde.


III. Dans les coulisses des textes

Florence Thomas, attachée de direction et membre du comité de lecture du Théâtre national de La Colline, a rencontré les Jeunes Reporters pour leur faire découvrir un métier souvent méconnu du public : celui de lecteur et lectrice de théâtre. 

À travers cet échange, elle a expliqué le rôle du comité de lecture, composé de personnes aux sensibilités différentes, chargées de lire un grand nombre des pièces et d’échanger autour de celles qui pourraient être portées à la scène.


IV. Dessiner le théâtre de demain : dans les pas de l’architecte

Les Jeunes Reporters ont rencontré Karine Petit, architecte en charge de la rénovation du bâtiment de La Colline. Cette rencontre privilégiée s’est déroulée sur près de deux heures, au fil d’une déambulation à travers les différents espaces du théâtre. 

Guidés par l’architecte, ils ont pu découvrir la maquette du projet, comprendre les grandes orientations de cette rénovation et explorer les multiples aspects des travaux à venir. Ce moment d’échange a également permis de mieux saisir la complémentarité des rôles du maître d’ouvrage et du maître d’œuvre.


V. Chaos dansé, mémoire incarnée

Présenté au Théâtre Louis Aragon à Tremblay-en-France, Ayta, chorégraphié par Youness Aboulakoul, s’inspire du chant populaire marocain du même nom, synonyme de cri et d’appel. Portée par un corps collectif féminin de 6 danseuses, l’œuvre fait émerger un chaos physique fait de chutes, de tensions et de redressements, métaphore de la lutte face aux forces d’oppression. À travers cette danse de résistance, Ayta fait ainsi résonner une histoire collective, où chaque pli et soulèvement devient à la fois empreinte mémorielle et geste de combat pour l’avenir.

La Jeune Reportrice Loane Novou nous raconte sa traversée du spectacle : 

« Les tableaux de ce spectacle me restent en mémoire, non pas parce qu’il faut analyser ou se forcer à ressentir, mais parce qu’il suit de voir pour se laisser résonner.
La lumière chaude diffuse des ombres que l’on peine à voir. En danse, en écho, chacune à leur rythme, avec des regards et des sourires entre elles, seuls éléments révélant leurs identités autrement que par le groupe et le duo. Hypnotique, transe de mouvement, erreur de pas à pas, basses, mouvements en trois niveaux, attente de la chute. Le lointain comme ligne à atteindre, à percevoir, puis plus rien.
Attends.
Un carré, une vague, l’écroulement, un besoin de l’autre pour repartir. Quand l’autre s’écroule, qui la relève, qui peut l’attendre ? Une lecture en écho, l’écho des pas, de la note au lointain qui grandit. Et une ligne qui ne forme plus que ce qu’on attend d’elle, la frénésie déroutante du reflet d’une danse que l’on connaît, avec des pas, doux puis bruts, accélérés dans un carré millimétré.
L’impression d’être dans l’intime à une distance qui dérange, spectateurs, spectatrices d’une scène où l’on voudrait tout bousculer, casser les murs imaginaires, les rideaux mouvants au lointain. Et quand enfin la scène, le groupe se rapprochent, on se confronte à des lumières projetées, semblables à des racines ancrées. Non, pas cette fois, la scène ne se confrontera pas. 
La danse se met à une distance qui atteint certaines fréquences et en délaisse d’autres. Ici, il ne s’agit pas particulièrement de la danse, le comble pour un spectacle de ce type, il s’agit d’une addition d’éléments de vibration. Les rideaux vibrent ou pas, la lumière chaude ou le froid de la ligne du cœur qui bat, le battement du rythme des pas. Les quatre coins du carré qui grandit, qui équilibre les trois niveaux. Avec Ayta de Youness Aboulakoul, il ne s’agit pas de comprendre ce que l’on vit, ce que l’on voit. Il ne s’agit pas de chercher à savoir si j’ai aimé ou pas. »


VI. Au cœur des répétitions de Willy Protagoras

Les Jeunes Reporters ont pu se glisser dans la grande salle au cours des répétitions de Willy Protagoras enfermé dans les toilettes, la dernière création de Wajdi Mouawad présentée à La Colline jusqu'au 8 mars 2026. 

Cette immersion leur a offert un accès privilégié aux coulisses d’un spectacle d’envergure, réunissant 19 comédiens sur scène au cœur d’une scénographie imposante. À l’issue des répétitions, les Jeunes Reporters ont échangé avec les membres de la Jeune troupe de La Colline, présents dans la distribution du spectacle, qui ont partagé leur regard sur le processus de création ainsi que sur leurs premiers mois au sein du théâtre.

Le dimanche 8 mars, à l'occasion de la dernière représentation du spectacle, les Jeunes Reporters prendront en charge le Chœur des déménageurs, investi chaque soir par des groupes et associations différentes, invités à proposer une courte performance.


VII. À la sortie de Willy Protagoras

À l’issue de plusieurs représentations de Willy Protagoras enfermé dans les toilettes de Wajdi Mouawad, la Jeune reporter Cassandre Milhomme-Beaune a réalisé un reportage intitulé On fait quoi après ?. Elle y recueille les paroles des spectateurs et spectatrices à chaud, à la sortie de la salle.

Des échanges spontanés, saisis sur le vif qui prolongent le spectacle autrement : à travers des impressions encore vibrantes, des émotions et des mots qui cherchent leur place une fois la lumière rallumée.

Une spectatrice confie :

« On fait quoi après la pièce ? C’est quoi la suite ? J’avais l’impression en regardant la pièce de regarder les nouvelles et d’avoir les mêmes questionnements et le même sentiment d’être un peu perdue et impuissante face à tout ça. »


VIII. À notre place… et ailleurs

Dans leur parcours de spectateurs et spectatrices, les Jeunes reporters poursuivent leur exploration de formes qui déplacent le regard. Avec À notre place, mis en scène par Stéphane Braunschweig à partir du texte d’Arne Lygre, ils découvrent une écriture qui explore les liens d’amitié et la complexité des relations. La scène devient un espace de récits fragmentés, où les liens se font et se défont, interrogeant notre manière d’habiter les relations et ce qu’elles laissent en nous.

La Jeune reporter Loane Novou partage son regard sur la pièce :

Une pièce sur l’amitié, mais pas seulement : une tension ambiante liée à la découverte de la passion. Un trio de personnages, mis en lumière par une juste interprétation, tire une corde, celle d’une amitié fragile et passionnelle. Un moment d’équilibriste entre une passion tour à tour dévorante, envahissante, mais toujours attachante. On est vite emporté par des personnages aux identités fortes et à la singularité qui nous pousse à nous voir à travers leurs pertes. Une mise en scène épurée, avec des meubles blancs comme une page blanche, et trois fils qui se nouent, portée par les performances tout en nuances des trois actrices. On est amené à s’identifier : on s’imagine rejeter l’analyse de l’une et confronter la jalousie de l’autre. À notre place de spectateurs et spectatrices, on est vite emporté par un rythme soutenu, qui n’est pas seulement celui d’une histoire d’amitié, mais aussi celui d’un sous-texte d’emprise amicale, familiale et souvent masculin. Un jeu de lumière tout en finesse sublime des moments en tiroir : suspendus avec la petite fille qui n’existe pas encore, suspendus avec une relation paternelle chargée de non-dits, ou encore suspendus à l’amour fraternel que la vie renforce et qui, aujourd’hui, pose une identité indélébile.

Chacune avec ses fantômes, on assiste à une partition qui nous fait peu à peu comprendre la complexité de leurs identités. Et dans l’audience, les spectateurs et spectatrices accrochent, se rapprochent parfois, versent des larmes et les retirent d’un revers de la main. C’est là le coup de maître de cette pièce : nous bousculer pour faire écho à nos propres fantômes, avec une scénographie tour à tour aérée et respirable, qui se transforme en huis clos exigu où les travers que l’on ne voulait pas trop voir nous enferment dans l’intime. Ce que j’ai le plus apprécié dans À notre place, c’est l’audace de ne pas nous présenter des personnages sous leur meilleur jour. Et de réussir à traiter l’absence sans nous lasser, avec des scènes parfois dialoguées et d’autres fois racontées, à la frontière entre le mi-virtuel et le mi-réel.

Les places assises restantes sur le plateau sont ainsi comblées par les fantômes de ce qui nous identifie. Stéphane Braunschweig explique, je cite : « les absents peuplent le plateau ». J’ai aimé la représentation d’une complexité identitaire où rien n’est tout blanc ou tout noir, mais riche en histoires et en langages qui résonnent comme des couches d’identité qu’il faut tenter de déchiffrer. Finalement, Arne Lygre avec ce texte, souligne la part d’ombre et de mystère dans la rencontre, en assumant l’incertitude qui laisse une grande place aux fantômes des personnages et aux nôtres. On ne connaît pas la personne qui s’assoit à côté de nous au parc, au cinéma, dans le bus, mais on partage un bout de son chemin et on accepte de laisser entrer ces fantômes. Les rencontres, nouvelles comme anciennes, s’entretiennent dans l’instabilité d’une passion qu’il faut perpétuellement renouveler. Car pourquoi se satisfaire d’un amour passionnel quand l’amitié nous confronte à nous-mêmes sans attendre de remerciements ?


IX. Entre les mots, des traces

Giulia Campatelli

À la médiathèque Marguerite Duras, les Jeunes reporters ont assisté à un dialogue entre Pauline Bureau, metteuse en scène de Entre parenthèses, et Adélaïde Bon, autrice de La Petite Fille sur la banquise, librement adapté dans la pièce.

Les discussions ont ouvert une réflexion sur l’écriture à plusieurs, les fragments de récit et ce qui se tisse dans les interstices du texte, en interrogeant notamment comment porter au théâtre le drame intime de quelqu’un d’autre et comment les mots deviennent force de réparation et de partage. Une expérience faite de paroles, de silences et d’échos.

À partir de cette rencontre, la Jeune reporter Giulia Campatelli a réalisé une création visuelle, prolongeant les échanges par une trace imagée.


X. Écrire nos révoltes : atelier d’écriture autour de L’Avenir des reflets de Lazare

Les Jeunes Reporters se sont réunis pour un atelier d’écriture consacré à la révolte, animé par Tristan Michel, auteur et comédien ayant participé à la première Jeune Troupe. En écho à L’Avenir des reflets, spectacle qui interroge les révoltes à travers l’Histoire en convoquant la Révolution française, ses figures emblématiques et leurs idéaux, cet atelier a permis aux participants de réfléchir aux révoltes qui les traversent aujourd’hui et aux façons de les exprimer par les mots. À travers une série d’exercices d’écriture, Tristan Michel les a également guidés vers de nombreuses lectures engagées pour nourrir leur réflexion.

Un des exercices proposés consistait à écrire une lettre de démission d’un groupe, d’un collectif : « Aujourd’hui je démissionne, je vous quitte ».

« …fini les faux-semblants, les sourires en coin. Les blancs après que j’ai pris la parole, les murmures parce que ce que je dis dérange. Fini, votre entreprise, les réunions Teams pour que Thierry monopolise la parole sur ses vacances en Bretagne. Fini les chiffres, le cash, la recherche du choc pour mieux être écouté. Les calls, les ASAP, les « sauf erreur de ma part ». Les gens, vous, qui ne pouvez pas réagir, le bruit des claviers, nos âmes absorbées par nos écrans, les déjeuners où l’on mange pour subir plus que pour partager. Je vous laisse à vos horaires, votre non-engagement, vos salaires pour acheter vos derniers smartphones, pour mieux vous prendre en photo, montrer qu’on existe, se regarder à travers nos écrans, repartager des cagnottes sur vos comptes Instagram pour des causes dont vous ne parlez jamais en dehors. Le montrer à vos 400 abonnés et récolter les likes de vos familles qui n’ont de vos nouvelles que sur les réseaux, et qui se rassurent en pensant que vous n’êtes pas devenus des machines sans cœur. »

Loane N.

Tristan leur a ensuite demandé d’écrire une scène d’exclusion d’un membre d’un groupe :

« Soir de semaine dans une crêperie en face de Beaubourg. Tiens, la fontaine est encore cassée… se dit-elle en regardant les sculptures métalliques immobiles.

- Ouhouuu t’es là ?

- Hein ? oui oui

Comme d’habitude, elle écoutait à moitié. Ses deux amis étaient lancés dans des débats auxquels elle se sentait incapable de participer. Ça l’ennuyait. Mais elle aurait voulu leur dire quand même, ce qu’elle en pensait. Son avis. Mais il lui fallait du temps à elle, pour assimiler, pour réfléchir. Il lui semblait que ces débats étaient codés d’avance, que l’exercice consistait à avancer des pions, D6, E3, D5, E4, toujours le même schéma… La partie s’arrêtait juste avant le mat. Match nul : consensus. Il ne faudrait quand même pas se fâcher.

Donc comme d’habitude, elle écoutait, puis elle n’écoutait plus. Les deux autres oubliaient sa présence. À les regarder, elle imaginait leur vie, tout ce qu’il avait fallu pour qu’ils enchaînent les répliques. Des comédiens au cent-huitième soir. « Socialisation », un des premiers mots qu’elle avait appris en intégrant ce groupe, ce devait être la réponse.

Elle ne comprenait plus : d’où venait tant de ferveur ? c’est des détails, c’est insignifiant non ? pourquoi ils parlent comme si ça les concernait ? puis qu’est-ce qu’ils peuvent bien y faire au fond ?

- Bon et toi ? t’en penses quoi ?

- Euh de quoi ? je sais pas trop, je me souviens pas trop… faudrait que je me renseigne davantage…

- Mais tu vois de quoi on parle quand même ? tu lis plus rien ou quoi ?

- Si, bah attends, bien sûr ! je vois, je vois très bien…

- Et ?

- Eh bien…

Silence poli. Comme d’habitude, la langue lui manquait, les autres avaient repris la partie, déjà 4 coups d’avance. Dehors, les sculptures désespéraient de ce bassin vide qui interrompait leur danse. »

Les Jeunes reporters ont également écrit une scène de manifestation. Il leur était demandé de mettre l’accent sur les mouvements de la foule, les sons, les sensations éprouvées au cœur d’un cortège. Ces deux propositions s’attachent donc à rendre sensible l’atmosphère d’un mouvement social.

« Mégaphone : SVP tout le monde, un peu de silence, on essaie de diffuser la réponse du gouvernement à notre appel de cet après-midi.

- Chuut, chuut

Mégaphone : « Il est 20h, à la une de l’actualité ce soir, le Sénat a confirmé la suppression du droit à l’avortement en fin de matinée. Des émeutes ont éclaté partout en France suite à l’appel d’associations de féministes extrémistes… »

- Ouuuuuuh

Mégaphone : « Le président du Sénat est avec nous pour appeler au calme. Il refuse de s’entretenir avec les associations et a annoncé avoir saisi les préfets pour mater des émeutes, je cite, très violentes et non déclarées. Il se dit attaché au respect du choix démocratique. »

La foule hue.

- Éteins ça, c’est toujours pareil, on a fait un sitting calme tout l’aprèm, et ils diffusent des gros plans sur une pauvre poubelle incendiée.

- Bon, on peut continuer de marcher jusqu’à Répu mais apparemment ils ont sorti l’artillerie. Ça risque de dégénérer, vous avez de quoi vous protéger ?

La procession se remit en marche, toujours ordonnée, mais après ces dernières nouvelles, la tension avait monté d’un cran.

« à bas l’état policieeeer, à baaas l’état policieeeer… » Les chants reprenaient de plus belle, entonnés comme une grande hola dont point de départ reste non identifié. Dans le cortège, on se prépare : capuche, masque FFP2, foulard pour dissimuler une partie du visage. Certains sortent des bombes de peinture de leurs sacs. Les billes des aérosols claquent et libèrent des effluves d’acrylique fraîche. Les murs et les vitrines se couvrent de lettres rouges et noires, un pamphlet urbain écrit à plusieurs mains. Il faut dire que les messages sont plus ou moins subtils : Patriarcaca ; factuels : 123 femmes depuis janvier ; solennels : Béatrice 33 ans, infirmière ; fédérateurs : Macron explosion.

Les habitués s’amusent à reconnaître les drapeaux qui flottent dans le ciel. Beaucoup de violet aujourd’hui, Nous toutes, Du Pain et des Roses, LFI… Mais ce soir, c’est dense, beaucoup sont là pour la première fois. Ces apprentis militants écoutent les conseils des plus chevronnés. On avance doucement, il fait chaud, les corps se touchent, se mêlent, effervescents. À la fenêtre, un jeune regarde passer la foule et sort son portable pour filmer. En bas, ça l’interpelle, on lui crie de rejoindre la procession. Il finit par rabattre le volet, il a peut-être pris peur. »

Ophélia Daurelle

« Ça a commencé avec un post sur les réseaux, un partage, un repartage, etc. Un appel à sortir, comme un souffle. Les gens s’arrêtent, sortent de leurs voitures en laissant tourner la radio. Les magasins sont vides et, dans l’air, un mélange d’odeurs entre le gaz lacrymogène, les fleurs d’été et la sueur des gens qui courent dans la rue, sous le bitume brûlant du mois d’août. On pourrait penser qu’il n’y aurait que des femmes, mais ce sont bien des gens de tous les âges qui chantent jusqu’à s’épuiser les poumons. Les vendeurs de boissons distribuent gratuitement de l’eau. La foule se dirige vers l’Assemblée, les jambes fatiguées d’une journée déjà longue. Les sourires se transmettent et les yeux brillent d’une lueur différente, celle de la révolte. Les gens sont acclamés depuis les fenêtres et, bien qu’aucune indication n’ait été donnée, la foule marche d’un même pas vers le lieu de la décision. Les serveurs sortent de leurs brasseries pour saluer la foule et brandissent le poing pour démobiliser la fatigue, leur plateau sous le bras, en scandant : « Continuez, continuez ! ». Plusieurs cars de CRS doublent le cortège, mais rien n’arrête le pas tonitruant de la foule. Le cortège se rapproche de l’hémicycle, on ressent davantage de colère ; les visages deviennent durs, le temps est suspendu entre les pas des manifestants et les charges des forces de l’ordre qui peinent à s’organiser. Plus d’ordres ni de raisons, seulement l’indignation contre une décision qui concerne les femmes, les enfants, les petits-enfants comme les vieillards qui se sont battus pour que jamais plus l’avortement ne soit banni. Dans cette foule, je vois des médecins encore en crocs, des conductrices de la RATP, des marchands de fleurs avec leurs tabliers et leurs ciseaux à la main aux côtés de banquiers en costume, marchant d’une même voix. Cette indignation contagieuse force tout le monde à tenir malgré la fatigue, la chaleur, la peur. À mesure que les charges se répètent, les gens sont plus crispés, un pincement aux lèvres mais sans pour autant plier. Je vois cette journaliste blessée au bras, aidée par le médecin aux Crocs bleu nuit. La fumée nous donne l’impression d’être dans un incendie en pleine journée et les fumigènes, trouvés on ne sait où, accentuent la fumée rouge qui englobe le cortège. Je serre mon sac contre moi et me mets à douter, l’espace d’un instant, de ma place ici. Je vois dans les regards des gens qui m’entourent les mêmes pensées, qui ne durent jamais très longtemps : les chants nous forcent à nous égosiller la voix, chassant impeccablement l’idée d’un retrait vers une zone plus calme. D’un seul corps, ce ne sont plus des manifestants ici et des politiques là-bas, bien au chaud, non, c’est l’indignation elle-même qui défile pour défier le pouvoir. Je vois le désarroi et la désapprobation de mes conseillers, tout droit sortis des bancs de l’école, grandir à mesure que les chants et les déflagrations se rapprochent. La télévision et les images qui tournent en continu nous décrivent la scène comme si nous n’étions pas dans son cœur. Les rideaux sont tirés pour ne pas être filmés, nous ne pouvons plus ouvrir les fenêtres, l’odeur poivrée a déjà envahi l’air. Je m’isole et je commence à avoir les mains moites, mais je dois garder la face. La vérité, c’est que je n’aurais jamais pensé que mes députés accepteraient cette loi, et pire encore, qu’ils la voteraient. J’ai honte de moi, de ce que je viens de faire, et de ce à quoi mon nom sera pour toujours associé. Les minutes défilent, et nous prenons tous conscience dans cette pièce, que nous ne pouvons plus faire marche arrière. Nous sommes le pouvoir, nous faisons la République. »

Loane N

À travers ces différents exercices, les Jeunes Reporters ont exploré les multiples visages de la révolte : intime, collective, silencieuse ou bruyante. En écrivant la rupture avec un groupe, le sentiment d’exclusion ou encore l’élan d’une manifestation, ils ont cherché à donner forme à des émotions, des colères et des aspirations qui traversent notre époque. Cet atelier leur a permis d'explorer la manière dont l’écriture peut être à la fois un espace de réflexion, d’expression et d’engagement, où les mots deviennent à leur tour une manière d’agir sur le monde.