Tenir debout dans la tempête

Entretien avec Géraldine Martineau et Justine Heynemann

Comment est né Orso et moi  ?

Géraldine Martineau • Depuis longtemps, j’avais envie d’écrire sur la maternité, sans parvenir à trouver la forme juste. Justine m’a proposé de m’accompagner dans l’écriture, puis de mettre le texte en scène. Sa proposition a immédiatement ouvert un champ des possibles : s’autoriser à partir d’une expérience personnelle car elle serait transformée par le théâtre. J’ai très vite commencé à écrire.

Justine Heynemann • Dès les premières pages, j’ai été frappée du fait que le texte partait d’une expérience précise sans jamais s’y enfermer. Et malgré la violence initiale des événements, il contenait déjà un immense désir de vie en posant des questions beaucoup plus vastes : comment naît un lien ? Comment se construit-il lorsqu’il a été interrompu ? Comment aimer sans retenir ni enfermer l’autre ? Comment une histoire personnelle devient-elle fictionnelle ?

G.M. • Il était essentiel de ne pas rester dans la restitution autobiographique. Orso et Jonathan sont des personnages de fiction : leurs noms, leurs trajectoires et certaines situations ont été inventés. Non seulement cette distance protège les personnes réelles, mais elle permet surtout d’aller plus loin dans l’écriture. À certains moments, Orso devient presque un personnage de conte, un enfant démesuré, capable de transformer le refuge imaginé par sa mère en espace de confrontation. La fiction rend visibles des mouvements intérieurs : la peur de mal faire, le désir de protéger, la difficulté à poser des limites, tout ce que l’on veut transmettre et tout ce que l’on cherche à ne pas reproduire. La séparation du couple traverse aussi le texte. Comment continuer à faire famille ? Comment supporter l’absence de l’enfant, accepter que le lien se construise désormais dans la discontinuité ? La fiction permet de poser ces questions sans chercher à leur apporter de réponse définitive. L’imaginaire aussi permet de regarder autrement ce qui a été vécu. La mer, le bateau et le naufrage offrent au personnage la possibilité d’agir, de construire, de détruire et de recommencer. Là où le traumatisme avait figé quelque chose, la fiction remet le récit en mouvement.

J.H. • D’ailleurs, le texte ne se transforme jamais en catalogue de souffrances et de blessures. L’écriture ouvre des portes, laisse subsister les incertitudes et fait une place à l’humour, à la fantaisie, au désir. Cette absence de réponse définitive peut être profondément rassurante.

La maternité est souvent présentée comme une expérience naturelle et heureuse. Pourquoi était-il important d’en montrer une autre facette ?

G.M. • Écrire ce texte, c’était tenter de rendre possible la parole de celles et ceux qui ont traversé une expérience trouble, violente ou contradictoire, et leur permettre de ne plus se croire seuls. Parce que les récits de maternité restent encore très contraints. 

On parle volontiers de l’immédiateté et l’évidence de l’amour, de l’accomplissement ou de la joie, de l’instinct maternel. Ces représentations sont parfois transmises entre femmes sans même que l’on en ait conscience. La voix de ma mère, que l’on entend dans le spectacle, évoque un accouchement qui se serait déroulé « comme une lettre à la poste ». Bien que tendre, cette expression véhicule l’idée que donner naissance serait un processus simple, presque automatique. On parle beaucoup moins en revanche de la solitude, de la fatigue ou de la difficulté à rencontrer son enfant. Lorsque la réalité ne correspond pas à cette image idéale, on peut très vite avoir le sentiment d’être défaillante et la culpabilité peut être immense. Or rien ne va toujours de soi.

J.H. • Le spectacle interroge très justement comment des représentations héritées — la mère comblée, l’accouchement sans heurt, la famille qui se constitue avec naturel — peuvent produire de la violence lorsqu’elles ne correspondent pas à la réalité. Il montre aussi la complexité du lien mère-enfant. En effet, j’ai toujours considéré la mère et l’enfant comme deux naufragés pris dans une tempête, qui tentent de faire corps pour ne pas sombrer. Mais ce lien salvateur peut aussi devenir dangereux s’il emprisonne plus qu’il ne protège.

Est-ce en tout cela que ce récit comporte une dimension politique ?

J.H. • La manière dont une société regarde les mères, ce qu’elle attend d’elles et ce qu’elle les autorise à dire est nécessairement politique. La maternité est souvent renvoyée à une responsabilité strictement individuelle : ce serait à chaque femme de savoir, de tenir, de protéger, d’aimer et de réussir. 

Lorsque quelque chose se brise, la mère se retrouve seule face à son sentiment d’échec. Pourtant, mettre un enfant au monde, l’élever et prendre soin du lien entre adultes et enfants devraient aussi relever d’une responsabilité collective.

Pourquoi d’ailleurs vouloir donner à ce spectacle un souffle épique ?

J.H. • Parce que l’épopée ne devrait pas être réservée à la guerre, aux conquêtes ou aux grands événements historiques. Mettre un enfant au monde, tenter de le protéger, apprendre à vivre avec lui et accepter de s’en séparer constituent aussi une aventure vertigineuse. La maternité mérite d’être racontée comme un vaste récit, sous un éclairage aussi puissant que celui accordé aux grandes batailles de l’humanité. 

La mise en scène est à cette image, partant d’un espace intime qui glisse progressivement vers l’onirisme et le fantastique. Il ne s’agit pas de rendre l’expérience plus spectaculaire qu’elle n’est, mais de lui donner la place et l’ampleur qu’elle mérite.

Comment tout cela se construit-il au plateau ?

J.H. • Géraldine traverse les différentes figures du récit sans chercher la transformation. Une inflexion, un déplacement ou une modification de l’adresse suffisent à faire apparaître l’enfant, le père ou le corps médical. Elle porte ce monde depuis son propre point de vue, comme si les personnages surgissaient de sa mémoire. 

La musique, quant à elle, accompagne le passage du quotidien vers l’imaginaire, mais elle donne aussi une présence à ce qui échappe aux mots. Ulysse Chaffin, qui signe la création sonore, l’interprète en direct et occupe une place entière au plateau. Sa présence peut faire naître une silhouette ou une image : celle du père, d’un médecin ou d’une figure traversant le souvenir. D’autre part, quelques fragments enregistrés ponctuent le récit. 

Avec le travail chorégraphique de Charlotte Avias, le corps, le son et l’espace prennent en charge les débordements, ce que les mots ne peuvent entièrement formuler. Orso et moi ne sera pas un seul-en-scène dépouillé, mais une forme ample, fortement dessinée par la scénographie de Marie Hervé. L’enjeu est de représenter sur le plateau cet intime qui déborde et dévore, ce quotidien qui bascule dans le fantastique.

Que souhaiteriez-vous que le spectacle rende possible pour le public ?

G.M.• J’aimerais qu’il autorise la parole. Qu’il permette de reconnaître une expérience difficile sans avoir à la justifier ni à la comparer. Le spectacle ne cherche pas à définir la maternité, encore moins à parler au nom de toutes les mères. Il propose un récit singulier, à partir duquel d’autres récits pourront peut-être surgir.

J.H. • La pièce ne s’adresse d’ailleurs pas seulement aux mères. Elle parle de l’amour, de la peur de perdre l’autre, de ce que l’on hérite, de ce que l’on tente de réparer et de la difficulté à laisser l’autre devenir lui-même. Malgré le drame qui la traverse, elle va vers le soin. Le personnage veut vivre, comprendre et reprendre prise sur son histoire. Le théâtre peut donner une forme à cette
traversée et faire de la solitude une expérience momentanément partagée.