De l’intime à la tragédie

Entretien avec Sébastien Kheroufi

Au commencement de La mort du Môme, il y a un corps et une dernière volonté : « Enterrez-moi là où j’aurai vécu. » Que met en jeu cette phrase ? 

Sébastien Kheroufi • Toute la nuit, les enfants vont devoir répondre à une question : où enterrer le Père, ici ou ailleurs ? Mais la question dépasse celle d’un territoire précis. On peut quitter un pays, une ville, un milieu social. Qu’est-ce que l’endroit où l’on a vécu ? Qu’est-ce que l’endroit auquel on appartient ? Cette phrase est d’autant plus importante qu’elle apparaît d’abord dans une langue que les enfants ne comprennent pas. Ils héritent donc aussi de ce qui ne leur a pas été transmis. La langue devient un manque, quelque chose qu’ils reçoivent sans pouvoir véritablement le saisir. Cette question de la transmission traverse tout le spectacle. 

Vous partez pourtant d’une matière intime. Comment faire pour qu’elle ne reste pas enfermée dans l’autobiographie ? 

S.K. • À partir du moment où je nomme cette histoire et où je la donne au théâtre, elle devient une matière. Elle n’est plus « mon père », « ma mère » ou « ma famille » : ce sont des personnages. Il faut pouvoir travailler avec eux avec la même exigence qu’avec Shakespeare ou Sophocle. Je ne suis ni sociologue ni chercheur. Comme artiste, je ne peux parler qu’à partir d’un endroit intime, mais tout dépend de la forme qu’on lui donne. Je ne veux pas raconter ma vie. Ce qui m’intéresse, ce sont nos vies. Comment une expérience singulière peut-elle rencontrer quelque chose qui appartient à tous ? C’est précisément le travail du théâtre : déplacer, transformer, mettre à distance. 

Pourquoi la tragédie est-elle la forme juste pour accomplir ce déplacement ? 

S.K. • Le théâtre entretient pour moi un rapport au rituel, au mystique, au sacré. C’est aussi ce qui permet de décoller d’une petite histoire, d’un petit drame social, pour raconter une histoire plus grande. Je veux faire une tragédie. La tragédie me paraît paradoxalement très contemporaine. Elle est au-delà du drame et des larmes. J’ai parfois l’impression que nous vivons dans une société que nous n’arrivons plus à pleurer. Nous savons que nous allons vers le mur ; ce que nous ignorons encore, c’est comment nous allons le percuter. La question devient alors : qu’est-ce qu’on fait de tout cela ? Le théâtre qui m’intéresse n’est pas là pour apporter des réponses. L’artiste doit pouvoir abandonner la position de celui qui sait. Ce qui compte, c’est de réunir des personnes qui n’ont ni les mêmes vies ni les mêmes opinions et de leur proposer de regarder ensemble dans la même direction. C’est là que le théâtre retrouve quelque chose de l’agora. 

Cette création vient après Antigone et Par les villages. Qu’est-ce qui relie ces trois spectacles ? 

S.K. • Je les vois comme trois générations. Antigone regardait du côté des grands-parents ; Par les villages, du côté des parents ; La mort du Môme est le troisième chapitre : notre génération, aujourd’hui. Mais ce n’est ni Antigone 2, ni la suite de Par les villages. Les textes, les formes et les urgences sont différents. Ce qui les relie, c’est une même question : comment hérite-t-on d’histoires qui ont commencé avant nous ? Et comment éviter de les reproduire indéfiniment ?

Comment cette ambition tragique se traduit-elle au plateau ? 

S.K. • Je ne veux surtout pas reproduire un foyer de manière naturaliste. Reconstituer la misère ne m’intéresse pas. Je veux en faire un poème. Le spectacle se déroule dans le réfectoire d’un foyer, un lieu à la frontière de l’intime et du collectif. On y passe, on s’y croise, on mange, on parle, on se tait. Pour moi, c’est une agora. Un espace où plusieurs vies peuvent coexister, parfois sans même se regarder. Je cherche une écriture scénique qui fasse surgir les récits manquants non comme des discours, mais comme une matière sensible. Le spectacle ne cherche pas à expliquer. Il cherche à rendre vivant ce qui a été tu, à faire résonner la poésie de ce qui manque. 

Le chœur d’habitantes et d’habitants occupe une place importante dans le spectacle. Que représente-t-il pour vous ? 

S.K. • Le travail avec des personnes qui ne viennent pas nécessairement du théâtre est au cœur de ma démarche depuis mes débuts. Dans la tragédie antique, le chœur observe et commente l’action ; il représente aussi la Cité. C’est cette présence que je cherche. Le foyer ne doit jamais devenir seulement le décor d’une histoire familiale. Le chœur rappelle que le monde continue autour d’elle, que d’autres vies traversent cet espace, avec leurs gestes, leurs silences, leurs propres histoires. Je veux une inclusion par la création et par l’exigence, pas par le discours. Professionnels et amateurs doivent être portés par le même désir, la même exigence. Le chœur permet aussi cela : faire entrer la Cité sur le plateau.