édito

Écrire le présent

 

Laure Adler — Qui êtes-vous aujourd’hui ?

Julie Deliquet — Aujourd’hui, je suis une artiste, metteuse en scène, citoyenne et nouvelle directrice de La Colline – théâtre national.

Laure Adler — Qu’est-ce que le théâtre de La Colline signifiait pour vous avant que vous n’en preniez la direction ?

Julie Deliquet — Je n’ai pas grandi à Paris. Le théâtre de La Colline a donc été, pour moi, la rencontre avec l’écriture contemporaine. J’ai rencontré l’art par l’école et la pratique du théâtre par les MJC, les lieux de quartier. Finalement, j’avais jusqu’alors assez peu lu ou vu de théâtre : ma rencontre avec l’art s’était d’abord faite par le cinéma, puisque j’ai fait un bac et des études de cinéma.
Quand je suis arrivée à Paris, il a fallu que je me construise aussi une école du regard. Je connaissais ce regard à travers les festivals de cinéma ; là, il s’agissait de fréquenter les salles de théâtre. La Colline m’a non seulement connectée aux oeuvres, dans leurs sujets comme dans leurs formes, aux textes, mais aussi aux gestes de mise en scène. Elle m’a accompagnée vers la lecture du théâtre, vers la découverte des écritures contemporaines, françaises comme internationales, et vers la manière dont elles donnent forme au monde.

Laure Adler — Êtes-vous heureuse ? Que ressentez-vous en arrivant ici ?

Julie Deliquet — Oui, heureuse, et je mesure la responsabilité qui est aujourd’hui la nôtre : celle qui engage nos métiers, mais surtout celle du service public de l’art et de la culture. Une responsabilité civique, aussi, qui se pense avec les autres services publics : l’école, l’hôpital, la justice.
La Colline est une maison dédiée aux écritures contemporaines ; elle porte, à ce titre, une responsabilité particulière. Je n’en avais peut-être jamais pris conscience aussi clairement : le présent s’écrit, se réécrit, et lorsqu’il ne l’a pas été, il faut le faire apparaître. Je me suis beaucoup plongée, par exemple, dans la place des femmes dans nos manuels scolaires, dans la part infime qu’elles y occupent.
Nous sommes le théâtre du vivant, du réel, celui de son époque. Cela nous engage : écrire le présent, laisser une trace. Je mesure à quel point la question du présent est aussi une question de mémoire pour l’avenir.

Laure Adler — Comment souhaitez-vous inscrire votre direction dans l’histoire de ce théâtre ? Est-ce que cela signifie, pour vous, déplacer quelque chose de son ADN ?

Julie Deliquet — C’est un théâtre jeune, plus jeune que moi, puisqu’il date de 1988. Cela m’inspire beaucoup : c’est le dernier-né des théâtres nationaux. Je ne suis que la cinquième personne à en prendre la direction et la première femme. Il est situé dans le 20e arrondissement, à la lisière de la Seine-Saint-Denis, proche des grands hôpitaux parisiens, de grands lycées ; il possède une vraie proximité territoriale.
Ayant déjà dirigé un autre établissement, je sais qu’accepter une direction, c’est hériter d’une histoire, tout en sachant qu’on la laissera à son tour. Il faut le faire avec ce que l’on est. Je ne suis pas mes prédécesseurs : j’écris donc à partir de ce qui a été fait, mais aussi avec ce que je suis, avec mes combats pour l’égalité. Le féminisme, bien sûr, mais plus largement la question des égalités : la place des femmes, la diversité, l’accessibilité.
Je suis d’une génération qui s’est construite dans le lien avec les autres. Nous avons été des bandes de copains, des collectifs. Nous avons été programmés les uns avec les autres et non les uns contre les autres. Aujourd’hui, j’ai envie qu’un théâtre national travaille avec les autres. C’est une nécessité économique et politique, mais aussi éthique et écologique : seuls, nous sommes trop fragiles. Il faut faire avec les autres réseaux, les autres institutions, les autres territoires. Il faut faire avec les compagnies. C’est ce lien-là que j’ai envie d’apporter. Je ne dis pas qu’il n’existait pas avant, mais c’est mon ADN : j’aime travailler en groupe.

Laure Adler — En quoi l’expérience de la direction du Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis va-t-elle enrichir votre nouvelle direction ?

Julie Deliquet — J’ai fait mes premiers pas de directrice à Saint-Denis en pleine crise sanitaire. Cela a été très marquant. Beaucoup me disaient que cela avait dû être terrible de prendre la direction d’un théâtre au moment où tout était fermé, avec cette question de ce qui était essentiel ou non. En réalité, cela m’a ramenée à des fondamentaux. Quelle est la place de la culture dans une République ? Que portent nos valeurs citoyennes, notre ambition, notre haute idée de l’art ? Que signifie rendre une œuvre accessible ? Je ne veux pas penser qu’une œuvre serait faite pour quelqu’un plutôt que pour quelqu’un d’autre.
J’ai eu la chance, à quinze ans, de rencontrer le cinéma méditerranéen. Il ne s’adressait pas forcément à la jeune fille que j’étais ; pourtant, il m’a changée à vie, il m’a ouverte. Je remercie l’école publique de m’avoir donné cet accès-là, de m’avoir fait regarder des choses qui ne m’ont pas toujours plu mais qui m’ont marquée, et d’autres qui m’ont énormément plu, même si je les ai parfois oubliées très vite.
En Seine-Saint-Denis, j’ai pris conscience de notre fonction, parce que les autres services publics formulaient très clairement leur besoin : créer du lien, penser la société, laisser des traces, s’élever, faire ensemble. En six ans, tout cela m’a déplacée comme artiste, parce que cela m’a déplacée comme citoyenne et comme directrice. Mes envies de sujets ne sont plus les mêmes, sur le fond comme sur la forme.
À La Colline, la dimension d’un théâtre national ouvre aussi une dimension internationale. Il faut se rappeler que, dans les temps les plus sombres de l’Histoire, la culture a toujours été un contre-pouvoir et qu’il faut lutter contre toutes les formes d’obscurantisme. Un théâtre national a le droit de rater, évidemment, mais il n’a pas d’autre devoir que de tenter. Cette possibilité-là est aujourd’hui précieuse ; elle est, pour moi, synonyme d’humanité.

Laure Adler — Pourquoi avoir choisi de candidater à La Colline dans un temps où les financements publics ne cessent de diminuer et où tant d’artistes disent que diriger une institution revient désormais à faire un travail plus administratif que créatif ? Quel est, pour vous, l’enjeu ?

Julie Deliquet — Je pense d’abord que celles et ceux qui souffrent le plus aujourd’hui, ce sont les compagnies. Certaines menacent de disparaître, quand elles n’ont pas déjà disparu.
Je n’ai pas un parcours d’école nationale, ni un parcours institutionnel de la culture. Mes parents étaient professeurs ; la musique et la littérature étaient présentes à la maison, mais pas forcément le théâtre. Ce sont les lieux qui ont fait ma carrière : ceux qui ont cru en nous et qui en ont amené d’autres. Je me sens la responsabilité de rendre ce qui m’a été donné. C’est difficile, oui, mais nous pouvons encore faire des choses. Pour l’instant, nous vivons dans une société libre, ou du moins nous pouvons nous battre pour défendre ces valeurs-là. Aujourd’hui, mon travail d’artiste se nourrit de ce combat. Il n’est en aucun cas administratif. Au contraire : être au contact des artistes, les entendre parler de leurs projets, de leurs utopies, me rend vivante. Programmer de la création, c’est travailler à des utopies pour demain.
Écrire une saison, c’est présenter des formes différentes, qui se complètent les unes les autres. C’est donner de la place, de la visibilité à des artistes, notamment à des femmes dont on ne connaît pas toujours les parcours. C’est une possibilité d’agir et de ne pas travailler seulement pour soi. Je crois que travailler pour les autres nourrit mon propre désir de création, au lieu de l’assécher ou de me donner l’impression d’exercer un autre métier.

Laure Adler — Si je vous comprends bien, vous ne partez pas d’une programmation arrêtée pour plusieurs années. Dans un temps où les saisons peuvent parfois se refermer trop vite sur elles-mêmes, est-ce une manière de préserver la créativité, l’émergence, la surprise ? Et, plus largement, qu’est-ce que cela veut dire, pour vous, faire théâtre ?

Julie Deliquet — Faire théâtre, pour moi, c’est faire ensemble. C’est faire lien. Ce sont des vivants face à d’autres vivants. Et cela suppose aussi de laisser de la place : à ce qui arrive, à celles et ceux qui commencent, aux formes qui ne sont pas encore complètement identifiées. Une saison, ce n’est pas seulement une suite de spectacles ; c’est un mouvement, une circulation, une façon d’ouvrir des possibles.
Quand on pense à Charlotte Delbo qui, pour garder la force de survivre à l’entreprise concentrationnaire, continue à faire théâtre, on comprend que le théâtre peut prendre mille formes. Faire du théâtre, c’est ce que l’on a fait enfant dans sa chambre. On peut le faire professionnellement, on peut le faire pour ne pas mourir. On peut le faire par plaisir, on peut le faire en étant assis dans une salle. On peut le faire en débutant. C’est pour cela que la place de la jeunesse et celle des premiers gestes est si importante : ce sont des gestes fondateurs.
C’est aussi ce que j’ai voulu signifier en intégrant une photographie à cette brochure de saison : une jeune femme qui se prend en photo, comme pourrait le faire Vivian Maier, et derrière elle, des habitantes qui passent. Capter un instant où des humains sont présents, en faire une expérience commune. Je crois que c’est cela, faire théâtre.

entretien réalisé le 8 juin 2026

 

© Julien Gidoin