Je dévie, je dévie, mais pas tant que ça
Entretien avec Isabelle Lafon
Qu’est-ce qui vous a conduite à imaginer cette nouvelle création seule en scène ?
Isabelle Lafon • Évidemment, au moment où vous me posez cette question, j’ai envie de vous demander comment s’est passée la rentrée de votre fils. C’est terrible, cette tentation de toujours passer du coq à l’âne. Étrange expression… Mais je réponds à la question. Cela faisait longtemps que je n’avais pas été seule au plateau et j’avais envie de revenir à des questions très simples : qu’est-ce que mettre en scène ? Qu’est-ce qu’un spectacle ? Comment retrouver un autre rapport au public, au travail, à ce qui peut surgir pendant les répétitions ? J’avais aussi envie d’aller plus loin dans le jeu, de voir jusqu’où il pouvait m’emmener. J’aime bien l’idée, sans que cela soit ni volontaire ni didactique, de chercher de nouvelles façons de faire et de ne pas reproduire toujours les mêmes choses que j’ai faites auparavant, même si, forcément, on le fait toujours un peu. Très concrètement, je suis comédienne, donc si je voulais pousser un peu le bouchon, il fallait que cela passe par le jeu et la solitude. Et peut-être toucher à quelque chose de plus personnel
Plus personnel que Cavalières ?
I.L. • Oui et non. J’imagine que tous les spectacles que l’on met en scène sont personnels, singuliers. Cavalières, c’était « un personnel » écrit à quatre, même si j’avais posé l’histoire. Là, c’est « un personnel » où je suis seule, et ce n’est pas de la tarte. Quand Lucie Aubrac arrivait dans un collège pour parler de son entrée dans la Résistance, elle commençait toujours en disant, avec beaucoup d’humour et d’acuité : « Ce n’était pas de la tarte. » Je dévie, je dévie, mais pas tant que ça. Très vite est apparu le désir d’interpréter une femme beaucoup plus âgée que moi, une femme de 86 ou 87 ans, ce qu’on appelle une vieille dame. Puis le personnage de Keto est arrivé et a peu à peu pris une place considérable. Très vite, j’ai souhaité que Madeleine, déjà présente comme enfant dans Cavalières sans pour autant apparaître, revienne, mais quelques années plus tard.
Les langues et l’interprétariat occupent une place importante dans la construction du personnage de Keto. Qu’est-ce que cette question ouvre pour vous ?
I.L. • Il y a d’abord Massoumeh Lahidji, une interprète qui travaille principalement dans des festivals de cinéma, auprès de réalisateurs et d’artistes. Dès qu’elle parle des langues, de ce que signifie interpréter, passer d’une langue à une autre, sa parole devient passionnante. Elle dit quelque chose qui me touche beaucoup : elle ne conçoit pas de ne pas comprendre une langue. Pour elle, ne pas comprendre appelle immédiatement le désir d’aller vers l’autre, d’essayer de saisir ce qu’il dit, ce qu’il pense, d’où il parle. Et puis il y a Ketevan, une amie d’origine géorgienne qui a un rapport charnel, nécessaire, à la culture, à la politique. Keto est née du croisement de ces deux femmes pour devenir très vite un personnage à part entière. La Géorgie et le géorgien nourrissent aussi ce travail. Quand on vient d’un petit pays dont la langue est parlée par peu de personnes, on est forcément conduit vers la langue et la culture des autres. Et l’interprétariat condense tout cela. Le personnage de Keto écoute quelqu’un parler et, dans le même temps, doit faire passer cette parole dans une autre langue. Il y a quelque chose de très concret, de très immédiat dans ce geste : il faut écouter, comprendre, puis transmettre. Mais passer d’une langue à une autre, ce n’est pas seulement remplacer des mots par d’autres. Qu’est-ce qu’on garde ? Qu’est-ce qui nous échappe ? Et comment, malgré cet écart, continuer à aller vers l’autre ?
Quand on est seule en scène, est-on vraiment seule ?
I.L. • Concrètement, oui, parce que je joue un ou plusieurs personnages. Personne n’est avec moi sur le plateau, ni avant, en coulisses. On répète seule aussi. Mais vous avez raison de poser la question, car cette solitude est protégée, veillée par quelques personnes : celles et ceux avec qui je collabore, les personnes qui me conseillent, qui écoutent les différentes étapes sans faire partie de l’équipe, puis celles qu’on ne nomme pas et qui ont l’air de s’être installées chez moi, en moi !
Donc trois personnages qui ont des âges très différents. Qu’est-ce qui relie Keto, Isabelle et Madeleine ?
I.L. • Elles habitent la même rue, elles se connaissent, se croisent, et peu à peu quelque chose se construit entre elles. Mais ce qui m’importe surtout, c’est que le désir ne soit jamais assigné à un âge. Madeleine a seize ans et découvre un premier amour. Keto, à quatre-vingt-cinq ans, est une femme extrêmement vivante, curieuse, désirante. Et Isabelle, elle, se pose beaucoup de questions, cherche sa place, regarde les deux autres et se laisse aussi déplacer par elles. J’ai envie que l’on voie ces trois femmes pour ce qu’elles sont, sans les réduire à « la jeune fille », « la femme de soixante ans », « la vieille dame ». Bien sûr, leurs âges comptent, leurs corps et leurs expériences ne sont pas les mêmes, mais ce qui circule entre elles me semble plus important encore : le désir, la curiosité, la peur parfois, la façon d’aller vers quelqu’un. Elles se déplacent les unes les autres.
Comment fait-on pour être trois femmes à la fois ?
I.L. • Oh là là ! Je ne sais pas. Je pense à la souplesse imaginative des enfants quand ils jouent : ils passent d’un personnage imaginaire à un autre, nomment les choses même quand ils se trompent, reviennent en arrière, recommencent, etc.
Qu’est-ce qui vous fait rire dans Celle qui doute ?
I.L. • Ce qui me fait rire, c’est le personnage de Keto : sa façon d’être, ses phrases piquantes, son rire. Elle me fait rire même quand je ne l’incarne pas, quand je pense à elle. Alors qu’elle « n’existe » pas. Ce qui me fait rire aussi, c’est ma façon de travailler seule, d’avoir des feuilles partout, des bouts de texte. D’aller vers une chose, puis une autre. De retrouver, en pire, tous les défauts que j’ai quand je mets en scène les autres, sans avoir cette fois le prétexte qu’ils en sont responsables !
Si Celle qui doute devait poser une question au public, ce serait laquelle ?
I.L. • Je serais incapable de poser une question au public, ou même de m’imaginer en poser une. J’ai trop de respect et d’admiration pour chaque personne qui vient là, dans une salle de théâtre, pour me dire qu’un spectacle lui poserait des questions.
Le stand-up traverse le projet sans que Celle qui doute en adopte véritablement les codes. Qu’allez-vous chercher dans cette forme ?
I.L. • Oui, c’est vrai, il y a des codes, et c’est ce qui m’intéresse : comment passer d’un code à l’autre. Ou se servir d’un code sans s’en moquer. J’aime beaucoup le principe du stand-up : l’adresse très directe, son immédiateté. Quelque chose doit circuler tout de suite entre la personne qui est sur scène et celles qui sont devant elle. J’ai beaucoup aimé Zouc, figure singulière du seul-en-scène des années 1970 et 1980. Elle arrivait sur scène et faisait surgir toute une série de personnages. On riait, puis tout à coup on était ému. Il y avait quelque chose de très libre dans sa manière de jouer, de passer d’une figure à une autre, tout en restant extrêmement présente face au public. Dans le spectacle, le personnage d’Isabelle veut faire un stand-up parce qu’un jour son mari lui a dit qu’elle était drôle. Et dès qu’elle décide de le faire, elle ne sait plus très bien comment être drôle. Le stand-up devient alors moins un modèle à atteindre qu’une tentative, une manière de se mettre en jeu, de prendre le risque de ne pas réussir immédiatement et de chercher, à partir de là, une autre relation au public.
Vous aimez l’idée que quelque chose puisse rater sur scène. Jusqu’où peut-on laisser un spectacle vaciller sans le perdre ?
I.L. • Rater, je n’emploierais pas ce mot, parce que je suis joueuse et que je n’aime pas perdre, au ping-pong par exemple. Au cirque, on avait le droit de tenter trois fois en public une figure difficile, à l’époque où j’en faisais. Ça, j’aime beaucoup : l’idée de ne pas toujours y arriver du premier coup, de réessayer à vue. En revanche, je dois être logique avec le personnage d’Isabelle, qui a un tel désir de stand-up sans y arriver ! Je ne suis pas sûre d’avoir répondu complètement à votre question. On peut frôler, dans un spectacle, le déséquilibre comme certains funambules, mais le désir reste tout de même d’aller au bout du fil et de rester dessus !
Pourquoi avoir choisi ce titre, Celle qui doute ?
I.L. • Qui ne se pose pas de questions ? Est-ce que je pars ou je reste ? Est-ce que je fais cela ou non ? Est-ce que je continue ? Est-ce que je change quelque chose ? Est-ce que je l’aime ? Est-ce que je peux encore, à mon âge, faire ça ? Etc. Douter, ce n’est pas forcément reculer ; cela peut être une manière de continuer à chercher. Le doute, ce n’est pas l’incertitude. Pas du tout ! Mais attention : quand on entend siffler atrocement un drone au-dessus de sa tête, il vaut mieux ne pas douter et se mettre à l’abri. Est-ce que le doute est un privilège ? Oui et non. Si une caissière se met à douter, j’imagine l’impatience des clients et les semonces de son patron. Mais il n’empêche : quelque chose du doute doit persévérer, se glisser aussi dans nos pensées, les déplacer. Cela pourrait être politique. Je me trouve très pontifiante tout à coup ! Et puis le titre vient d’un poème magnifique de Charlotte Brontë : Prière à celle qui doute.