Manifeste 2020

Pour       L'ombre

Mais qui peut dire que c’est lui qui a mené sa vie quand il lui arrive de parler de la vie qu’il a menée ? Qui peut prétendre sincèrement ne pas avoir été conduit par elle, et fréquemment de très loin, à la rencontre de tel ou tel événement ? Qui connaît seulement les circonstances, les contours mêmes des circonstances de sa propre existence ?
À quel moment de son enfance chacun a-t-il fait connaissance avec soi ? Et ce moment, cette heure capitale à partir de laquelle se séparent et divergent la vie profonde et l’existence superficielle, est-il un seul homme qui puisse en fixer la date, ou seulement décider consciemment au bénéfice de laquelle des deux s’est prononcé le divorce ? À laquelle des deux, partant de là, appartient son vrai moi ?

Armel Guerne
Novalis ou la vocation d’éternité in Les Disciples à Saïs de Novalis

 

Elle naît avec la lumière et s’efface avec la nuit. L’ombre est donnée à toute chose qui entre dans
 la clarté

Qui que nous soyons, nous avons notre ombre. Il suffit que la lumière soit. L’ombre est un précipité, sans fonction aucune, sans utilité réelle, un épiphénomène. Pourtant, dès lors que l’on veut bien dépasser l’aplat de sa réalité, on réalise que l’ombre n’est pas seulement une conséquence de l’obstruction d’un corps au rayonnement de la lumière mais aussi une surface de réparation à
nos douleurs

Une clairière propre aux mystères. L’ombre, qui n’est ni l’obscurité ni la pénombre, se révèle dans toute son ampleur là où la lumière est écrasante. Et de toutes les ombres, celles des lieux dressés pour vénérer la vérité, corollaire direct de ce que l’on appelle la lumière – faire l’une c’est souvent faire l’autre – sont les plus riches en mystère et en profondeur. Il n’y a qu’à voir comment, aux sommets des collines, les temples grecs ont été dressés pour défier le soleil 

le défier tout en l’honorant et le forcer, lui, l’astre de vie, l'œil dévoilé dans l’or du jour, à donner vie à l’ombre.
Il faut dire que depuis sa naissance, aux sources de tous les commencements, la lumière n’a jamais réussi à empêcher l’ombre de naître d’elle. Et tout comme la vérité ne supporte pas le secret, la lumière ne supporte pas l’ombre. C’est un paradoxe inhérent à toute chose. Or, le dégoût, la haine de ce paradoxe, le désir de l’annuler tel qu’il est apparu au cours des siècles dans les pensées totalitaires de ceux qui ne supportent pas la différence, a eu des conséquences monstrueuses.

En cherchant à imposer 

une vérité
une lumière
une majorité
un monde
une religion
une société

sans secret,
ombre,
minorité,
juifs,
une autre,
étrang




 

ces pensées-là sont à la base de génocides et de massacres dont l’humanité portera à jamais la béance. C’était vrai hier, ce sera vrai encore demain :
ceux qui s’obstinent à annihiler ce paradoxe verront toujours se dresser devant eux la vie, tant ce paradoxe est lié à la nature, imbriqué à la vie, ce paradoxe est la vie même. L’exigence de vérité fera toujours surgir le secret et aucune dictature ne pourra éradiquer le désir de liberté qu’elle ne manque pas de faire naître au cœur de ceux et celles qu’elle écrase. Aux heures les plus chaudes, quand le soleil est de plomb, au pinacle de sa course, il y aura toujours des ombres qui fourmilleront aux pieds des colonnes des temples grecs.
Les colonnes de ces temples-là il faut les regarder au matin, à midi et au soir pour voir comment leurs ombres se relaient. On réalise alors que tous ces temples ont été pensés pour qu’au moins l’une de leurs colonnes soit en mesure de projeter une ombre quand sa voisine est terrassée par la lumière zénithale. Pour espérer éradiquer toutes les ombres d’un temple, le soleil devrait se multiplier par trois et frapper de ses rais selon trois axes différents. Alors seulement il saurait imposer une lumière étale, alors seulement il trouverait la satisfaction d’avoir tué toutes les ombres, ainsi la vérité trouverait satisfaction à faire disparaître les parcelles de secrets, ainsi la dictature trouverait satisfaction à nettoyer tout espace de liberté.

C’estune bataille
ancienne et qui durera toujours : au pouvoir de la lumière, la vie oppose la résistance de l’ombre. Or notre époque, avec ses outils et sa vitesse, est celle de la lumière écrasante et jamais les ombres n’ont été aussi méprisées. Tout le monde s’exprime, tout se sait, tout se dénonce, tout est sujet à commentaire, tout est accusable, tout est méprisable, tout est objet de rejet, en son, en image et en direct. « On vous voit ». « Nous savons qui vous êtes ». « Nous savons qui nous sommes ». Qu’opposer à pareille lumière ?

Qu’opposer

à la lumière de nos portables,
de nos morales,
de nos réseaux,
de nos médias,
de nos vertus,
de nos conforts,
de nos délations,
de nos accusations,
de nos indignations vertueuses,
de nos peurs,
de Wikipédia,
de nos cookies,
de nos identifiants I.P.,
de nos grandes devantures,
de nos villes,
de nos certitudes,
de notre vitesse ?

 

Nous sommes des gentils qui obéissons à la lumière quand notre soif de l’ombre est immense. Nous obéissons, nous obéissons ! Même l’ombre est devenue une permission accordée par la lumière : vacances, retraites, congés maladie... On demande la permission pour tout, même d’avoir une ombre. Tout est inscrit dans la loi, cette autre lumière qui veille sur tout. Même nos révoltes sont des obéissances puisqu’elles n’ont d’autre objectif que de remplacer une manière d’écraser par une autre manière d’écraser. Quand l’ombre tente de se substituer à la lumière elle s’effondre toujours. Et quand elle parvient à devenir elle-même lumière, à son tour elle voit apparaître des ombres qui lui deviennent insupportables. L’ombre n’a pas la vocation du pouvoir et pourtant, noyée par les objets, éblouie par la fascination qu’ils exercent sur elle, notre époque aura réussi à se convaincre que l’ombre est le lieu de la faiblesse, de la défaite, de l’échec. Nous avons inventé le complexe de la lumière tant l’ombre est devenue l’expression de l’humiliation et de

la honte

Qui ose dire : je préfère l’ombre qui protège ? Je préfère le secret et me méfie de qui est incapable de taire la vérité ? Je préfère l’ombre de la douleur ? Voilà peut-être pourquoi, aujourd’hui, la poésie, le théâtre, l’écriture peuvent, s’ils le désirent, prendre exemple sur les ruines des temples grecs et se souvenir qu’ils ont été construits pour se dresser non pas vers mais envers la lumière, envers et contre elle et, se projetant vers la lumière dominatrice, ils créent l’ombre qui sauve, une ombre sacrée. Le secret. Le mystère. La résistance. La fragilité. Et quoi de plus puissant que l’ombre d’une colonne de pierre dans le feu ardent de l’été ?
Mais le temple ne se donne pas aisément et l’ombre n’est pas d’un accès facile. Il ne suffit pas de vouloir. Il faut saigner sa douleur. Le chemin est toujours pénible pour qui veut gravir la montagne dans l’espoir, non pas d’une réponse à la question de la vie, mais d’une énigme et des indices pour résoudre cette énigme. Celui qui s’engage doit, dans un premier temps, commettre un geste de désobéissance envers la lumière omnipotente, acte de sacrifice, mettre un terme à son travail, rompre, perdre, ce jour-là ne pas prendre le métro mais, mû par un instinct ancien, se mettre en marche, errer de ville en ville, se taire longtemps, entrer en exil, un exil inacceptable aux yeux des autres, devenir donc ombre soi-même en se décalant des habitudes sociales, poser un geste déviant, parler à l’envers de son temps et marcher ainsi, avec le sentiment d’avoir été rejeté, jusqu’à parvenir aux ombres des

Colonnes

Il s’agit donc de suivre un chemin secret, peu balisé et parsemé d’embûches. Et, pour ne pas partir seul, mettre Novalis, Rimbaud, Zambrano ou Michelstaedter dans la poche. Car il faut une aide. L’aide de ceux et celles qui ont parcouru comme personne un pareil chemin. Seul, on ne parviendrait pas à affronter les obstacles au milieu du sentier. Qui veut avancer rapidement est empêché, empêtré dans les fils des toiles tissées par les arachnides à huit pattes. Épeires diadèmes, veuves noires ou mygales, elles sont repoussantes et n’ont pitié de personne. Pour avancer, il faut se munir d’un bâton et balayer l’air, doucement, car les toiles n’apparaissent qu’au dernier moment et, advenant, malheur à celui qui détruit inutilement l’oeuvre de la tisseuse. Il faut regarder à chaque fois, évaluer à chaque pas, où la toile prend ses appuis, à quelle branche elle est reliée et ne défaire

l'oeuvrequ’à la seule condition de ne pouvoir faire autrement, sans jamais, jamais, en aucun cas, tuer aucune de ces araignées qui sont là, à l’avant-poste du divin. Qui écrase les araignées sur le chemin menant aux ombres des colonnes restera un touriste aux abords de sa vie secrète, un promeneur, et reviendra chez lui ayant fait une belle balade à caractère culturel. Il enverra une carte postale. Celui-là, sans même le savoir, restera aux abords de ses clairières qui cesseront d’exister pour lui. Certains croient ne pas croire, sans savoir que c’est l’objet de la croyance qui s’est détourné d’eux. Il n’est pas vrai que l’enfance est une transparence donnée à tous.
C’est donc sur une route de patience dans laquelle il faut  l’engager, une route qui exige endurance, sous un soleil écrasant. Beaucoup rebroussent chemin. Mais pour celui qui persévère, qui protège sa douleur au lieu de se protéger d’elle et, la transportant, pas à pas jusqu’au dernier, va au bout de sa souffrance, à celui-là sera fait don de la vision et soudain il se mettra à voir et à comprendre ce qui est là devant lui et qui l’accompagne.
D’abord, chaque pas fait surgir nuées de sauterelles sèches, couleur paille. Ce ne sont pas que des sauterelles ! Ce sont aussi des mots, des lettres éparses qui se jettent sur le cahier de la marche, la page blanche du paysage et, au marcheur est offerte la possibilité d’écrire, usant des sauterelles, les phrases de sa douleur. Les sauterelles, il faut s’y pencher, les observer. Parfois, lorsque la chance est accordée d’en voir une se poser sur sa main, on peut, délicatement, avec une infinie précaution, écarter l’aile antérieure : on y verra une couleur intense car toutes les sauterelles n’ont pas l’abdomen strié de la même couleur tout comme

un moten son abdomen, n’a pas toujours le même sens. Parfois verte, parfois orangée, souvent jaune et très rarement bleue. Une fois perçue la couleur, libérer la sauterelle. Viennent aussi les papillons du printemps, en nombre immense pour accompagner le marcheur. Ils virevoltent sans jamais voler, papillonnent sans à peine se poser, ce sont des virgules aux ailes fragiles où se dessinent les chemins innombrables et infinis des humains, des points-virgules violacés, des ponctuations profitant de l’accalmie des vents. Ils sont la mémoire des chenilles et portent une intelligence qui ne doit rien à la terre ni au ciel. Nulle place pour rêvasser sur ce sentier. Si on veut espérer parvenir à l’ombre, il faut être attentif à chaque pas et le contraste est frappant entre ce monde du détail, infiniment caché, entomologie des mots, de l’écriture, de toutes les phrases que l’on porte en soi, et l’immensité spectaculaire du paysage. Car que croyez-vous que soient ces insectes par centaines, par milliers, sur les sentiers étouffants qui conduisent vers l’ombre des colonnes sinon les mots que l’on ne trouve jamais, les phrases que l’on parvient nullement à écrire ? C’est déjà l’ombre qui nous adresse ce rappel : « Il y a une écriture qui est au-delà de ta mesure ! » Lorsque cette pensée naît,

l'esprit Jubile
et la joie est à peine supportable ! C’est signe que l’ombre attend ! L’ombre sait qu’un marcheur va vers elle. Novalis / Araignée / Colonne / Ombre.
Équation enfin résolue.
Parvenu au temple, on ne trouve que des ruines. Une colonne en angle et son ombre projetée au sol. On s’y assoit. On s’y adosse. Aux alentours, une lumière brûlante, sauf là, dans l’ombre de la colonne. Peut-être alors que nous sommes non pas dans les ruines du temple, mais bien davantage dans les nôtres, ce qui reste de nous, nos illusions, sans doute sommes-nous assis au milieu de notre désastre. C’est avec cette certitude que, sans même en prendre conscience, on s’endort. Nous voilà plongés dans l’ombre et dans la mémoire de toutes les ombres d’avant. Là, au cœur d’un sommeil pacificateur, nos ruines, tel l’oracle, nous offrent une question :

comment continuer ?

On ouvre les yeux. On contemple la mer et le ciel. Bleu dans le bleu.

comment continuer ?demande l’ombre. On voit alors passer tous les instants où les rêves ont hanté notre esprit, on pense aux enfants qui songent en marchant dans la rue, la tête pleine de désirs, on pense à ces maisons où, dans le plus grand secret, quelque chose est en train de s’écrire, quelque chose sourd, quelque chose vit, quelque chose appelle, il y a des adolescents qui ont soif de dépassement et pleurent dans l’intimité de leur chambre ce dépassement qui ne vient pas, qui tarde (le coeur de ces adolescents-là est ce que la Terre aujourd’hui porte de plus précieux), on pense aux mondes souterrains, invisibles aux satellites, on pense aux grottes recouvertes de peintures rupestres pas encore trouvées, on pense aux tombes enfouies dans des crevasses inatteignables, aux secrets des fonds des mers, on pense aux squelettes des pirates qui gisent par vingt mille lieues, on pense aux silences dans les RER, A, B, C, D, on pense aux noms étranges en tête des rames : ZEUS, IDOL, PUMA, SOSI, FOOT, BALI, ROMI, MONA ; aux fantasmes qui peuplent les esprits des humains, à ce qui est inavouable, à ce qui se tait, à ce qui est caché, on pense aux coquillages oubliés au fond des porte-monnaie, aux albums de timbres égarés derrière les étagères des greniers, les vieux dictionnaires des noms propres tombés dans l’obsolescence par la violence de l’Histoire, on pense aux souvenirs qui nous permettent de tenir, on pense aussi à ce qui, ignoré, se souvient de nous, qui nous sauve, qui nous console, on se surprend à être convaincu qu’il n’est pas vrai que ce que nous oublions nous oublie. Non,

Quelque chose dans l’ombre nous regarde
Quelque chose dans l’ombre veille
Quelque chose dans l’ombre résiste
Quelque chose dans l’ombre est là

 

Une ombre dans l’ombre, qu’aucune lumière ne réussira à effacer, prie pour nous, une ombre dans l’ombre se souvient de nous, une ombre dans l’ombre se tait pour nous.

 

comment continuer ?interroge la pierre. La réponse est nécessairement dans l’ombre. Jamais dans la lumière.

 

Wajdi Mouawad