Le théâtre, un lieu de convocation
Entretien avec Lazare autour du spectacle L'Avenir des reflets
Quelle est l’origine de ce projet ?
L’Avenir des reflets est né du désir de faire entendre des figures que l’Histoire a souvent figées dans des représentations partielles, simplifiées, parfois héroïsées, parfois disqualifiées. Il ne s’agissait pas pour moi de reconstituer la Révolution française, mais d’ouvrir, à partir d’elle, un espace de pensée et de théâtre. Le spectacle s’attache à la manière dont les existences singulières sont traversées par les secousses de l’histoire, et à la façon dont l’intime, soudain, devient politique. Ce qui m’importe, c’est de rendre à ces figures leur puissance de présence, leur vitalité, leur trouble, leur capacité à nous atteindre aujourd’hui. Le théâtre, ici, n’est pas un lieu de commémoration : il est un lieu de convocation.
Quel fil dramaturgique traverse le spectacle ?
Chaque scène est conçue comme une forme en soi, presque autonome, avec sa propre nécessité, sa propre respiration. Toutes sont pourtant reliées par une même tension : celle qui oppose l’élan d’un idéal à l’épreuve de l’injustice. Les personnages portent chacun une espérance, une vision, une exigence de transformation ; tous se heurtent, à un moment ou à un autre, à la brutalité du réel. C’est dans cette fracture que le théâtre advient.
Comment la grande Histoire y rencontre-t-elle les trajectoires individuelles ?
Je crois profondément que l’histoire ne se joue pas seulement dans les grands gestes ni dans les récits officiels. Elle se dépose aussi dans les corps, dans les paroles, dans les choix minuscules, dans la manière dont chacun tente de prendre part au monde commun.
Ce qui m’intéresse, c’est précisément ce point de bascule où une vie singulière se trouve engagée dans une histoire qui la dépasse et où, réciproquement, l’histoire collective prend visage humain.
Le spectacle fait entendre un grand nombre de figures. Comment avez-vous pensé cette pluralité ?
Huit interprètes portent au plateau une multitude de présences, une trentaine de figures pour la plupart issues de l’Histoire. Cette démultiplication ne procède pas d’un goût de l’illustration, mais d’une confiance dans les puissances propres du théâtre : l’adresse, la langue, le jeu. Les personnages existent par l’énergie avec laquelle ils sont appelés, traversés, incarnés.
Pourquoi Olympe de Gouges occupe-t-elle une place centrale dans la pièce ?
Parce qu’elle incarne, de manière particulièrement vive, une certaine idée de la parole en acte. Olympe de Gouges écrit, publie, affiche, intervient, avec la conviction que les mots peuvent prendre part au réel et contribuer à le transformer. Elle est aussi une femme dont on conteste sans cesse la légitimité à parler, à écrire, à occuper la scène publique. En ce sens, elle concentre une tension très forte entre empêchement et élan, exclusion et invention, vulnérabilité et puissance. Ce qui me touche chez elle, c’est l’unité profonde de ses engagements : la justice, l’égalité, la lutte contre l’esclavage, le refus de la peine de mort, la foi dans une parole capable d’agir. Elle apparaît ainsi comme une figure de liaison, en ce qu’elle relie les causes, les douleurs, les combats, sans jamais les hiérarchiser.
Quel rôle Marat joue-t-il dans cette constellation ?
Marat constitue un contrepoint décisif. Il ne parle pas depuis le même lieu qu’Olympe de Gouges, n’engage pas les mêmes formes, ne poursuit pas tout à fait les mêmes fins, mais il partage avec elle une croyance fondamentale : celle de la puissance effective de l’écriture. Ce qui m’importait, c’était de le restituer dans sa complexité, sans le réduire à une silhouette univoque. Il s’agit de retrouver, en deçà de la légende, une intensité de pensée, une sensibilité politique, un rapport brûlant à la justice.
Le spectacle convoque également le mythe. Quelle fonction lui donnez-vous ?
Le mythe introduit dans la pièce une profondeur de champ singulière. La Gorgone, notamment, m’accompagne comme une figure de l’injustice, ou plus exactement comme la forme sensible que prend son irruption lorsqu’elle vient briser un ordre rêvé, une promesse, une projection idéale. Elle ne constitue pas un personnage au sens strict, mais une présence, un motif, une force de contamination. Elle traverse certaines figures, notamment celles d’Olympe de Gouges et de Théroigne de Méricourt, et donne à percevoir ce moment où le politique bascule dans une expérience plus archaïque, presque anthropologique, de la violence.
En quoi cette pièce parle-t-elle aussi de notre présent ?
Je ne cherche pas à établir des parallèles mécaniques entre hier et aujourd’hui. Ce qui m’importe davantage, ce sont les résonances, les lignes de persistance, les reflets. Ces figures du passé continuent de nous regarder ; elles interrogent notre rapport à la parole publique, à la presse, à la conflictualité démocratique, au désir de transformation.
Le spectacle n’actualise pas l’histoire : il en ravive la charge de questionnement, afin que le passé redevienne une force active dans notre présent.
La question de la langue semble centrale dans votre approche.
Elle l’est absolument. Nous sommes ici dans un théâtre de langue, au sens plein du terme. Beaucoup de ces figures écrivent pour intervenir dans le monde ; elles font de la parole un instrument d’adresse, de lutte, parfois de réparation. La pièce interroge cette puissance ambivalente du langage : sa capacité à éclairer comme à blesser, à rassembler comme à diviser, à produire du commun comme à imposer une violence. Les mots n’y commentent pas l’action ; ils en constituent l’un des lieux essentiels.
Quelle place la musique et le chant occupent-ils dans la mise en scène ?
Le chant et la musique ouvrent une autre voie d’accès au politique et à l’émotion. Ils introduisent la mémoire populaire, la vibration de la rue, mais aussi une forme de déplacement, parfois de soulèvement intérieur. J’écris des chansons pour ce spectacle, en dialogue avec des héritages multiples. Il y aura là un tissage entre des traditions savantes, des formes populaires et des énergies plus contemporaines. Le chant permet de porter autrement la douleur, l’élan, la colère et la joie.
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Entretien réalisé le 25 mars 2026