Écrire l’histoire du côté où elle n’a pas été écrite.

Entretien avec Pauline Bureau autour du spectacle Entre Parenthèses

Comment ce spectacle s’inscrit-il dans votre travail d’écriture, notamment autour des figures
féminines et des voix invisibilisées ?

Les violences sexuelles sont au cœur de mon travail depuis le début. L’un de mes premiers spectacles, Modèles, écrit en collectif en 2010, comportait déjà une large part de récits de violences que nous avions subies, nous, les femmes qui faisions ce spectacle. Nous nous sommes alors aperçues que l’accueil était extrêmement contrasté : d’un côté, énormément de femmes très touchées, qui se reconnaissaient et partageaient leur expérience ; de l’autre, une incrédulité, parfois une indifférence, face à ces récits.
Avec le temps, alors que ces questions n’ont jamais quitté mon travail, le regard a changé. Le mouvement MeToo a fait bouger les lignes : aujourd’hui, on s’aperçoit que les violences sexuelles sont partout, et concernent tout le monde.
En lisant le livre d’Adélaïde Bon, qui a longtemps navigué dans ma tête, j’ai eu envie de faire un spectacle qui raconte l’invisibilisation à la fois dans la société et en soi, ainsi que la manière dont les deux sont liées. 

Mettre en regard le silence intime et le silence social, qui hante les familles aussi bien que nos institutions.

Quel a été votre chemin d’écriture pour ce projet ?

J’ai commencé par lire et relire le récit d’Adélaïde, puis je me suis plongée dans les archives, et assez vite, j’ai constaté que par un hasard assez fou, une des policières qui était en poste à la brigade des mineurs au moment de cette enquête au long cours était au lycée avec moi. J’ai pu l’interviewer et qu’elle me raconte ce que c’était de travailler à la brigade des mineurs, d’être sur le terrain. A partir de là, j’ai commencé à construire une dramaturgie qui raconte en parallèle l’enquête intime d’Alma et l’enquête policière. Et j’ai écrit tout en continuant à me documenter, en interviewant des avocates ou en allant voir des procès aux Assises, par exemple.

Le spectacle se tisse autour de deux lignes : l’enquête intérieure d’Alma et celle de la brigade des mineurs. Comment s’est construit leur dialogue au plateau ?

J’ai essayé de travailler par échos. Dans le dispositif visuel et la scénographie, nous avons voulu un espace unique : une sorte de « machine à jouer » qui contiendrait à la fois l’enquête d’Alma et l’enquête de la police, et l’espace mental du personnage principal. À l’intérieur, des lieux très concrets : la cuisine où elle mange la nuit en cachette, le salon où surgissent les crises d’angoisse, le psy, la brigade des mineurs…
Ce choix d’un seul espace, qui rappelle la chambre d’enfant par son papier peint tout en ouvrant sur des plongées dans des mondes intérieurs, ancre le spectacle, du début à la fin, dans l’histoire d’une victime. Il m’importait que le récit soit porté d’abord et avant tout par elle : qu’est-ce qu’avoir été victime de viol dans l’enfance, vivre une amnésie traumatique, puis une prise de conscience, et d’être contactée par la police plus de vingt ans après le crime.
Intégrer l’enquête policière était aussi essentiel parce que c’est passionnant et politiquement très fort. L’enquête pour identifier le criminel aboutit assez rapidement dans le spectacle, mais elle ouvre des questions décisives : les cold cases, les analyses ADN, la nécessité de ressortir les scellés de façon massive et de sortir d’une forme d’amnésie de la justice en France.
Surtout, l’enquête la plus longue, est celle qui consiste à retrouver les victimes. Alma comprend progressivement qu’elle n’est pas seule : elles sont douze, puis trente, puis soixante-douze… et apprend, au procès, qu’elles sont des centaines. Cette montée-là fait avancer le personnage : elle replace son histoire dans un ensemble, dans une lame de fond, et permet de mesurer ce que ces violences font à une vie.

La question de la représentation traverse tout le spectacle. Que pouvez-vous nous dire du travail de mise en scène sur ce projet ?

Nous sommes actuellement en répétitions et l’un des enjeux est d’être du côté de mon personnage principal, du côté d’Alma, de raconter l’histoire dans son regard et de faire éprouver, de manière sensorielle, ce qu’elle ressent. Comment représenter la dissociation, ou une crise d’angoisse sur le plateau.
Ensuite, il y a l’enquête qui m’a semblé intéressante et que je vois rarement au théâtre. Celle-ci met en jeu des technologies modernes comme l’ADN de contact, pose la question de la réouverture des cold cases et et du classement sans suite des viols et enfin, cette enquête a ceci d’exceptionnel que sa part la plus importante, la plus longue et la plus difficile, est la recherche des victimes des années après les faits.

Ce dispositif scénique qui emprunte à la chambre d’enfant fait aussi exister la banquise jusque dans la salle. Comment avez-vous conçu ce décor, à la fois espace de jeu et outil de récit ?

Ce décor est aussi un dispositif d’images. Il y a un travail très important avec la vidéo, notamment autour du « hier et aujourd’hui » : la petite fille et la femme adulte. C’est aussi un travail sur le ressenti intime : comment faire éprouver, de manière sensorielle, ce que sont les crises d’angoisse, la dissociation et trouver des équivalents visuels à ces états.
Avec Clément Debailleul, vidéaste de la compagnie, nous cherchons des images où l’actrice est là et, en même temps, se voit ailleurs ; où l’enfant apparaît ; où un lieu précis, l’escalier où s’est passée l’agression, par exemple, continue de hanter l’adulte. Des images du passé qui percent le présent. Et, à travers elles, des possibilités de dissociation physique, de débordement, qui deviennent aussi une manière de faire du théâtre : faire ressentir plutôt que seulement raconter.
C’est aussi pour cela que nous avons voulu un dispositif à 360° et qu’a émergé l’idée que la banquise puisse envahir la salle, pour que nous tous, publics, soyons au cœur de ce « pays glacé » en nous, ce « pays glacé » d’oubli dans la société autour des violences sexuelles.

Cherchez-vous à reconstituer fidèlement le réel ?

Pas forcément. On s’est beaucoup interrogées avec Emmanuelle Roy, la scénographe, sur la représentation du tribunal. Dans la réalité d’un procès pénal, la victime n’est pas au centre, loin de là, elle attend sur le banc de la partie civile. On a choisi de déplacer le centre de gravité de la scène, et de positionner au centre de la salle d’audience l’enfant, qui attend depuis 24 ans sur une marche d’escalier, que justice lui soit rendue.

Le livre d’Adélaïde Bon est aussi un travail sur le langage : nommer la violence, refuser les euphémismes. Comment avez-vous traduit cette bataille des mots au plateau ?

La question des mots justes est au cœur du récit, et au cœur du geste de l’autrice. L’écriture a été pour elle la possibilité de reprendre la main, de reprendre le contrôle sur ce qui lui est arrivé, en le nommant.
Enfant, elle porte plainte pour « attouchement » : c’est ainsi qu’à l’époque, les adultes et les institutions nomment le crime. Un vocabulaire qui minimise, qui masque. Et, peu à peu, on comprend : il s’agissait d’un viol. 

Tant que les mots manquent, le réel vacille ; euphémiser, c’est mettre le monde à l’envers pour la personne. Trouver les mots justes, au contraire, remet l’expérience à sa place, et c’est une condition de la réparation. 

J’ai aussi le sentiment qu’aujourd’hui la société, elle-même, apprend à mettre des mots. Une chose qui est nommée, on peut la concevoir. Dans ma génération, beaucoup de mots n’existaient pas encore, beaucoup de concepts n’étaient pas pensés, beaucoup d’agressions n’ont pas été justement nommées. Faire ce travail aujourd’hui engage toute la société. Et derrière cette bataille du vocabulaire, il y a une question plus vaste : qui écrit l’histoire et depuis quel point de vue ? Ce qui m’intéresse, c’est d’écrire l’histoire du côté où elle n’a pas encore été écrite.

Et la violence, comment la mettre en scène ?

La question de la représentation est aussi celle du soin. Ce que nous racontons est difficile, délicat. L’un des enjeux majeurs était de ne pas transiger avec le réel – dire les choses telles qu’elles se sont passées – tout en trouvant une forme pudique, précise, qui ne redouble pas la violence.

Le spectacle pose une question décisive : comment reçoit-on la parole d’une victime dans la famille, au commissariat, au tribunal ou au théâtre ?

On a beaucoup parlé de « libération de la parole ». Aujourd’hui, on s’aperçoit que les paroles étaient là : elles ont toujours été là. La question, c’est plutôt la libération de l’écoute.

Je le vois dans mon travail au théâtre : des récits que nous avons portés rencontrent désormais une attention plus vive, une sensibilité plus grande. Mais ces thématiques font encore peur. Et nous l’avons constaté pendant la préparation du spectacle : ce sont des sujets qui, presque immédiatement, font affluer les témoignages. À chaque étape, alors même que le spectacle n’est pas créé, des personnes venaient nous raconter, spontanément, des agressions qu’elles avaient subies. Cela dit bien qu’il existe encore trop peu d’espaces où l’on peut être réellement entendu.
À cet endroit, le théâtre peut chercher des mots plus justes. Depuis longtemps, nous avons eu tendance à minimiser ces violences, à ne pas mesurer ce que les corps de femmes subissent tout au long d’une vie. Échanger, entendre les récits des autres, c’est sortir de la honte ; c’est comprendre qu’on n’est pas seul ; c’est relier des conséquences à une histoire.

Vous parlez d’« agentivité ». Qu’est-ce que ce mot change, selon vous, dans la manière de raconter Alma ?

Il rappelle que les victimes, et notre personnage en particulier, ne sont pas seulement celles à qui l’on a fait violence : elles sont aussi des femmes en mouvement, des combattantes. Alma s’est battue longtemps sans avoir les mots, sans comprendre ce qui lui était arrivé, simplement pour aller mieux. Et elle continue pour que sa plainte soit requalifiée, pour que le juge la reconnaisse comme victime, mais aussi dans son chemin de femme : comprendre le psychotrauma, chercher des solutions, consulter, avancer.

Ce qui comptait pour nous, c’était de sortir d’une image de passivité qui enferme. Nous savons bien que toutes les victimes n’obtiennent pas un chemin de justice, que toutes n’écrivent pas un livre. Ce n’est pas cela, l’enjeu. L’enjeu, c’est de reconnaître quelles héroïnes sont ces femmes qui se lèvent le matin, se couchent le soir, traversent des journées parfois traversées de troubles, cherchent des appuis, se battent pour tenir debout. À cette force-là, nous avions envie de rendre hommage.

L’autre récit, celui du tueur en série, celui du criminel, je l’ai entendu cent fois ; je le connais par cœur. Mais celui de la victime du criminel sériel, je ne le connais pas encore et il me passionne.
Au fond, ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il y a de fascinant dans l’humanité des gens. La manière dont ils se battent, dont ils se soutiennent et la main tendue, parfois inattendue, qui peut changer une vie.


Entretien réalisé par Fanély Thirion, janvier 2026